Pourquoi sommes-nous si turbulents ?
Pourquoi l'impatience se manifeste-t-elle en tapant du pied : un geste qui avertit d'un départ éminent ⏤ décamper, lever l'ancre, prendre la clef des champs, débarrasser le plancher, dare-dare ? Pourquoi la décision par défaut de notre espèce est-elle de bouger ? Qu'y a-t-il donc de contrariant à rester en place ? Pourquoi même se poser de telles questions ? Parce que nous sommes agités. Parce que nous nous demandons toujours pourquoi.
Berhane Asfaw, l'Éthiopien distingué, marchait dans le désert couleur sépia de son pays, dans la vallée du grand rift africain, près des rives étouffantes de chaleur et d'humidité de l'Awash. Il inspectait le site où l'une de ses équipes avait fait sa plus célèbre découverte : les os fossilisés de l'homme de Herto, considérés par beaucoup de scientifiques comme étant les mieux préservés et les plus anciens jamais découverts. Un ancêtre de 160 000 ans environ aux poignets épais. Un fabricant de haches de pierre modérément raffinées. Un grand mangeur de viande d'hippopotame.
« Ces gens ne bougeaient pas beaucoup, me rappela Asfaw, c'était beaucoup plus verdoyant ici, à cette époque, plutôt marécageux avec des plaines parsemées d'arbres. Ils avaient une abondance de ressources, et de nourriture. »
Asfaw et ses deux collègues, Tim White et Giday WoldeGabriel, m'avaient invité dans cet endroit célèbre d'un point de vue anthropologique pour qu'il soit le point de départ de ma randonnée à travers le monde. En fait, je commençais cet après-midi même mon périple de sept ans, ayant pour but de retracer pas à pas les pérégrinations transcontinentales des premiers humains modernes qui ont réussi à se disperser hors de l'Afrique. Une diaspora préhistorique. Une migration humaine. Une exploration. Une bougeotte. Un exil. Voilà mes thèmes. Mais l'homme de Herto est encore plus vieux que toutes nos ruminations les plus saugrenues par des douzaines de millénaires. D'après Asfaw, nous avons été pendant longtemps des Africains sédentaires avant de nous aventurer sur des pistes mondiales.
Il reste, malgré tout, de faibles indices portant l'empreinte de la bougeotte de notre espèce dans la poussière de Herto Bouri.
Les spécimens de Herto ⏤ qui sont identiques aux nôtres, mis à part quelques détails insignifiants au niveau du squelette ⏤ furent découverts avec leurs crânes détachés du corps. Ils avaient été scalpés. De plus, l'un des crânes appartenant à un enfant de six ou sept ans avait été poli par une manipulation prolongée au point d'en être lisse. C'était, pour le moins, un mystère. Un puzzle. Clairement, ces anciens se posaient eux-même des questions inconfortables.
« C'était peut-être un rite, dit Asfaw en épongeant la sueur de son front avec un foulard plié, ou bien une cérémonie funéraire. Qui sait ? »
C'était une journée écrasée de chaleur dans le berceau africain. Le soleil était comme un poison. Au loin, d'autres scientifiques nageaient dans de vacillants mirages d'air chaud. Ils tournaient en rond dans le désert.
Tous étaient membres du Middle Awash Project, un groupe international d'archéologues, de géologues, de paléontologues avec Asfaw à sa tête. Ils erraient dans le paysage aride, en transe, comme les moines d'un ordre mendiant, la tête baissée, austères et silencieux. Ils plantaient des petits drapeaux flasques dans la poussière : des bleus pour les outils de pierre, des jaunes pour les os. Certains maniaient des piolets comme des alpinistes. De temps à autre, ils cognaient la terre brûlée avec leurs outils : ding... ding... ding. Un homme dirigeait les marcheurs ici et là, avec des exclamations, des directions beuglées, comme le meneur d'une contra danse campagnarde. Une danse de somnanbules. De rêveurs. D'aveugles, cherchant un objet perdu, quelque totem important et déplacé, oublié, une chose de valeur.
Peu change sur les rives de l'Awash.
LES RECHERCHES SANS FIN
L'homme qui criait des ordres dans le paysage lunaire du désert éthiopien ⏤ le choréographe du Middle Awash Project ⏤ c'était Tim White.
White était définitivement agité.
Professeur dégingandé à lunettes du département de biologie intégrée de l'université de Californie à Berkeley, c'est une superstar dans le champ de recherches ultracompétitif sur les origines humaines. C'est un homme légendairement difficile qui ne tolère pas les idiots. Le génie de sa technique ⏤ même en tenant compte de son manque de coopération ⏤ est reconnu par ses rivaux les plus amers. Il a fait partie des fouilles qui ont mis à jour les célèbres empreintes humaines fossilisées de Laétoli en Tanzanie dans les années 70. À l'autre bout dans la chronologie de l'évolution humaine qui compte les plus récents spécimens comme l'homme de Herto, ses collègues et lui ont repoussé la lignée des hominidés de presque 6 millions d'années, jusqu'à Ardipithecus, une créature de 1,20 mètre qui passait une partie de son temps dans les arbres. L'équipe de White passa 15 longues années à analyser minutieusement un seul squelette d'Ardi avant de se déclarer prête à publier les résultats. Dire que cet homme est intense serait aussi faible que de déclarer que les températures de fournaise d'un après-midi de la vallée du grand rift sont un peu chaudes. Il guidait son quatre-quatre Toyota en cercles irrités, quand le convoi de véhicules patinant dans le désert avait l'audace de le retarder. Il exhortait ses compagnons, chasseurs de fossiles, toujours plus loin avec des expressions empruntées au jeu vidéo Into-the-breach : « Allez, hominidés ! »
Il rugissait : « Allez les gars, faites-moi votre rapport ⏤ tout de suite ! »
« Alemayu ! viens ici ! fais le tour de cette colline ! Dessous, les soldats ! allez ! vous avez 15 minutes ! Allez ! »
« On a fini ! c'est terminé ici ! C'est le verdict d'Idi Amin Dada, président à vie ! »
Les soldats en question étaient 38 Éthiopiens de la police nationale armés de kalashnikovs. Cette année, ils ont accompagné l'équipe du Middle Awash Project et ses scientifiques plus ou moins altérés par le soleil (provenant d'Éthiopie, de France, du Tchad et des États-Unis) dans le désert pour les protéger des conflits perpétuels entre les tribus nomades issa et afar. Que Tim White considère un détachement armé comme partie normale d'une journée de recherche, permet d'expliquer pourquoi son équipe a émergé du rift à la fin de sa saison de recherche avec plus de 2 000 fossiles ⏤ dont les os de cinq espèces de primates (l'une étant un babouin géant), des phacochères, des varans, des hippopotames, des antilopes, une variété éteinte de bovidés appelée pélorovis, avec 2 mètres d'encornure, et le plus beau, des centaines de fragments précieux provenant d'une trentaine d'hominidés. Ils ont trouvé des milliers d'outils de pierre, surtout des bifaces façonnés en forme de larmes. Ils ont avidement patrouillé une strate d'à peine un mètre d'épaisseur pour découvrir ses artefacts de 300 000 ans à travers un paysage bouleversé par les forces tectoniques, un mince feuillet du chapitre le plus méconnu de l'évolution humaine, celui qui commence au premier soupçon de ce que nous allions devenir un jour, Homo Sapiens.
« C'est un endroit unique au monde, dit White de l'ossuaire du moyen Awash où les hominidés sont disséminés les uns sur les autres dans 15 strates géologiques. Il y a six millions d'années de préhistoire ici, et qui comprennent tout ce qui relie notre ancêtre commun avec celui des singes.»
White était assis dans une des tentes de l'expédition devant une grande carte en couleur de son aire de recherche prise par satellite. Il avait déjà arpenté le désert environnant en long et en large depuis son arrivée en Éthiopie en 1981. Il scrutait les ramparts couleur de bronze du rift, les mauvaises terres frippées, la vallée fluviale de l'Awash couverte d'arbustes épineux comme personne d'autre n'aurait pu le faire, en quatre dimensions, et à travers le temps. C'était presque chamanique. Il voyait des écosystèmes fantômes perçant le flanc de falaises anonymes et délabrées. Il voyait d'anciens volcans vomissant de la cendre dans des dépots de tuf volcanique pâles et cristallins. Il se baissait pour ramasser un fossile anonyme et marmonnait, « Extrémité proximale d'un radius de singe » et continuait sa marche, laissant derrière lui des groupes de singes fantômes, des volées d'oiseaux archaïques s'épanouir, pépier, s'évaporer dans un paysage forestier depuis longtemps disparu.
La férocité de son intelligence, le sérieux létal de ses intentions, sa dévotion à la question du jour ⏤ « Le fait que ces outils sont acheuléens, c'est ce qu'il y a de plus ennuyeux. Qu'est-ce que ça peut faire ? Ce qui est intéressant, c'est ce que l'ensemble de ces outils nous enseigne sur ce que ces gens faisaient, et pourquoi. » C'était un privilège de le voir travailler, comme d'observer un maître peindre ou une diva chanter. Dans un âge rempli de sottes informations et de paresse googlée, son amour de la vérité irréfutable donnait espoir en la survie de la culture.
« On dirait que ce squelette est passé au mixeur. Les jeunes Afars s'amusaient à en jeter aux chèvres. Nous avons retrouvé l'extrémité distale de l'humérus à 150 mètres. »
C'était une de ses anecdotes typiques.
Il y avait peu de doute, à le voir enfourner une chips dans sa bouche à l'ombre mesquine d'un acacia, que d'ici quinze ans, il aurait réassemblé tous ces os. De leur côté, les chasseurs d'os s'étaient allongés par terre, leurs chapeaux sur le visage essayant de faire la sieste dans la chaleur suffocante de la pause du déjeuner. Quelques-uns faisaient des sandwichs au thon et au beurre de cacahuète sur une table de camp pliante. Je n'ai jamais su s'ils aimaient vraiment manger de telles horreurs, ou si ce n'était qu'un exercice pervers d'esprit de corps, comme quand les marins de Shackleton s'étaient tous rasés la tête dans l'Antarctique par solidarité.
« Vous tombez bien, remarqua White à un moment donné avec mélancolie, parce qu'il aime marcher et qu'il aurait aimé me joindre un bout de temps en Afrique, vous arrivez dans le moyen Awash avant que le progrès le change à jamais. Des routes, des barrages, des villes. C'est un endroit incomparable, et il ne sera plus ainsi dans cinq ans. »
Mais il n'y a pas d'âge d'or, rien que des souvenirs dorés.
Quand le Middle Awash Project a finalement levé le camp ⏤ un avant-poste en nylon de savants nomades, avec leur douches solaires et leur cuisine si bien équipée qu'on peut y faire des crêpes ⏤ je me souviens d'avoir aperçu l'éminent Tim White, dont la performance dans son champ de recherches scientifiques est classée au plus haut pourcentage dans la compilation académique de données du ESI (Essential Science Indicators), travaillant seul sous le soleil ardent, absorbé dans sa concentration habituelle, démontant les latrines, lui-même, sans gants, un travail qu'il n'avait délégué à personne. Mon admiration pour lui a grandi.
LA RANDONNÉE DU SOUVENIR
La mémoire ouvre les portes vers le monde.
Quand les homo sapiens, tout à fait modernes au point de vue anatomique, sont sortis de l'Afrique pour devenir les maîtres de la planète il y a entre 60 000 et 90 000 ans, il est vraisemblable qu'ils y avaient été poussé, comme on le pense maintenant, par des famines apocalyptiques.
Des sècheresses avaient désertifié les savanes africaines au début de notre espèce. La famine en avait décimé plus de 90%. On était presque en voie d'extinction. Un bouchon classique. Les survivants se sont rués hors de l'Afrique quand le climat changea de nouveau et reverdit le Moyen-Orient, attirant les humains vers des savanes luxuriantes et des lacs au centre de l'Arabie, là où on ne trouve aujourd'hui que des plaines de graviers. De là, tous les continents sont tombés l'un après l'autre comme des dominos.
Une autre chose a contribué à notre conquête rapide de la terre ⏤ cette fois dans les orages électriques de nos crânes. Il s'est passé quelque chose de bizarre dans notre cerveau, comme une foudre neurale. Nous avons soudain acquis des comportements modernes dont la fabrication d'outils perfectionnés, une compulsion pour l'art, et une plus grande facilité à parler de manière précise et à penser symboliquement. Jusqu'à récemment, on pensait que cette révolution néolithique avait commençé après notre départ d'Afrique. (D'où les grottes de Lascaux en France.) Mais de plus en plus de preuves en Afrique indiquent que ce n'est pas le cas ; des artefacts de 100 000 ans démontrant des idées abstraites ont été découverts en Afrique du Sud.
Rick Potts de l'institut Smithonian offre une explication plus logique pour la dominance mondiale de l'humanité : il y avait tout simplement assez de nos membres en vie au même moment. Quand nous sommes sortis de l'Afrique, nos populations s'étaient agrandies au point où notre expérience collective, nos idées, notre savoir, pouvaient enfin être transmis d'une génération à l'autre. Nous n'avions plus besoin de sans cesse réinventer la roue, comme nous l'avions fait aux temps où les famines décimaient les plus jeunes et les plus vieux. Nous connaissions les souvenirs de chacun, et nous avions les mots pour les exprimer.
LA MER ATTEND
Un jour, la vallée du grand rift sera inondée.
L'Arabie se sépare tout doucement de l'Afrique à une vitesse de 16 millimètres par an. Des failles massives déchirent le rift d'Éthiopie dans la vision d'enfer que sont les mauvaises terres volcaniques de la dépression de Danakil. Là, le sol se déforme en bosses et plissures. Les vallées s'érodent, s'approfondissent, leurs fonds s'étirent comme du caramel mou, pour former des grabens, et s'affaissent en glissements gargantuesques béant pendant des milliers de kilomètres vers le sud et le Mozambique. Dans dix millions d'années ⏤ ou bien demain, à l'heure du déjeuner ; tout dépend de la force du prochain tremblement de terre ⏤ l'eau salée de la mer Rouge déferlera en une cataracte bouillonnante et boueuse. Le seul bouchon qui reste à présent : les collines côtières de Djibouti et de l'Érythrée. Le nouveau bras de mer sera peut-être appelé la mer Érythréenne. Sa naissance sera chaotique, et impressionnante.
« Le niveau de l'eau sera là-haut, dit Giday WoldeGabriel. Il montrait le ciel blanc de poussière de l'Éthiopie. Environ 152 mètres peut-être. »
Nous avons relevé le regard du sol effondré du rift.
Et je pouvais l'imaginer : des silhouettes de coques sombres couvertes d'algues de navires passant bien au-dessus de nous : pétroliers, boutres incrustées de bernacles, barques de pêcheurs ⏤ une armada future aux ombres traînantes et floues, comme des planaires bleus ondulant le long des collines sépia du rift de l'Ouest. Il y aura un ferry entre le nouveau rivage de l'Afrique et l'île gigantesque de Somalie. Ces visions millénaires s'imaginent facilement dans le moyen Awash. Parfois, l'accumulation des années pèse sur la poitrine, et perturbe la respiration. Les hommes d'Ardi et de Herto, la célèbre australopithèque qu'on appelle Lucy, et beaucoup d'autres ancêtres dignes de pseudonymes, et qui attendent eux aussi d'être découverts ⏤ toutes ces racines, fourches et branches de notre arbre familial seront sous l'eau, submergées. Notre inestimable et irremplaçable généalogie, le livre de notre ère, deviendra un récif de corail.
WoldeGabriel a haussé les épaules. Son titre de gardien de la chronologie du Middle Awash Project le rend philosophique.
Un homme sympathique et athlétique du laboratoire national de Los Alamos au Nouveau-Mexique, il est le géologue en chef, expert en tuf volcanique que les prospecteurs d'os utilisent pour dater leurs trouvailles. Il escalade et dévale les plis escarpés des mauvaises terres avec l'agilité d'une chèvre, ramassant des pelletées de cendre qu'il dépose dans des sacs en plastique. Sa collègue française, la géochimiste Anne Lebatard, bien que beaucoup plus jeune, a du mal à le suivre. WoldeGabriel apparemment ne transpire jamais.
Je lui ai demandé pourquoi cet humble endroit du rift est, du point de vue géologique, comme le Klondike des fossiles d'hominidés. C'est, en fait, compliqué. Une combinaison de biochimie (les minéraux essentiels en terre pour remplacer le calcium des os) et de forces tectoniques (juste assez de poussée pour exposer les strates de fossiles). Mais WoldeGabriel revient sur l'ingrédient de la vie et de la mort.
« L'eau a recouvert ces fragments et les a préservés quand le désert était un marais, dit-il, et l'eau les reprendra. La nature se crée et se recrée sans arrêt, une transformation interconnectée et continuelle. »
LE CHEMIN FUTUR
La conquête humaine de la Terre a connu des fluctuations.
Elle a progressé pendant 40 000 ans de façon plus ou moins rapide et décousue, avec des poussées et des retraites, des refoulements, et des grands pas en avant, un peu comme la danse aveugle des paléontologues ⏤ ou la trajectoire d'une vie. Et comment pourrait-il en être autrement. Nous sommes turbulents, toujours à la recherche de quelque chose que nous n'atteignons jamais. C'est l'épopée même qui fait de nous des humains.
Il y a un nombre surprenant d'animaux sauvages autour du moyen Awash. Étant donné l'abondance des armes à feu ⏤ les nomades afar et issa sont tous munis de fusils d'assaut ⏤ cela semble presque miraculeux.
