Sur un tapis ancien, nous mangeons du yaourt frais et de la pâte de sésame sucrée. Le tapis est dans la maison et la maison est faite de blocs de corail. La maison a environ 130 ans. Elle a 106 pièces. Un escalier en pierre, large comme une rue, rongé par l'usure, s'élève en spirale dans la pénombre de la maison. Autrefois, les chameaux y montaient. La cuisine se trouvait au quatrième étage. et les chameaux y apportaient les ingrédients.
« Saviez-vous qu'Ève est enterrée à Djeddah? »
Voici mon hôte, Sami Nawar. Sami est le directeur d'Al Balad, le célèbre quartier historique de Djeddah. C'est un homme trapu, aimable, infatigable avec 1,001 plans, schèmes, projets et idées. « C'est la seule ville sur terre qui revendique cette distinction, dit Sami. Djeddah peut être prononcé comme "jaddah." En arabe ça veut dire grand-mère. C'est la ville de la grand-mère de l'humanité. »
Je dis à Sami que je sais. Plus tôt, j'étais allé chercher la tombe d'Ève.
D'après le Coran, Ève s'est posée au sommet d'une montagne près de Djeddah quand Allah l'a exilée du Paradis pour avoir mangé le fruit défendu. (Adam a été exilé sur un autre sommet, plus proche de la Mecque, où il a passé 40 jours et nuits à pleurer de remords).
En 1853, Sir Richard Francis Burton, un explorateur britannique visita la prétendue tombe d'Ève déguisé en pèlerin musulman. En se servant de ses pieds, l'Anglais irritable mesura le sépulcre : une petite merveille du Moyen Âge datant au moins du 10ème siècle et ayant la forme d'un grand corps allongé. « Notre première parente mesurait cent-vingt pas de la tête à la taille et quatre-vingt de la taille au talon, a écrit Burton, ajoutant avec dédain, qu'étant donné une telle anatomie, elle devait avoir l'air d'un canard. »
Cependant, au moderne « cimetière du tombeau d'Ève » dans Vieux Jeddah, je n'ai trouvé ni mausolée, ni sanctuaire, seulement un cimetière stérile avec des stèles simples faites en béton. Le fossoyeur Yéménite en avait assez d'étrangers qui demandaient où était le Tombeau d'Ève. «Le Tombeau d'Ève, le Tombeau d'Ève, le Tombeau d'Ève! » a-t-il dit. Il a secoué la tête avec lassitude. Il doutait qu'une telle tombe ait jamais existé. Il m'a donné une bouteille d'eau froide en consolation.
Les rapports diffèrent sur le destin du monument oublié. En 1928, un article dans le magazine TIME suggère que le tombeau d'Ève a été détruit par les authorités religieuses qui craignaient qu'il attire les fidèles dans l'idolatrie ⏤ shirq. D'autres sources rapportent que le monument a disparu sous des dévelopements urbains dans la décennie de 1940.
The shadow of a construction crane falls across a rebuilt gateway to Old Jeddah— the lifelong conservation project of Sami Nawar.
Paul Salopek
Sami Nawar lève les mains. Il ne sait pas. Il ne s'en soucie pas non plus. Il ne peut pas s'inquiéter de ce qui est perdu. Il a passé trop d'années de sa vie à amadouer, implorer et disputer pour protéger ce qui reste du vieux Djeddah, un candidat au patrimoine mondial de l'ONU. Un monde de vestiges de mosquées en blocs de corail. De maisons de marchands qui penchent précairement au-desssus du labyrinthe des ruelles, jetant leur ombres bleues d'eau profonde. De souk grouillant d'hommes à carrioles chargées de pyramides de dattes dorées de Qassim, d'oranges d'Égypte, d'écorces d'arbres à encens provenant du Yémen. L'Arabie Saoudite moderne a perdu une grande partie de sa culture sous les autoroutes, les parkings, les lotissements, les hôtels et les centres commerciaux. Quand je demande à Sami comment il a accompli ce miracle ⏤ préserver un kilomètre carré de souvenirs ⏤ il rit.
Old Jeddah.
Paul Salopek
Il me raconte cette histoire :
Quand il était un petit garçon - peut-être 12 ans - il jouait au football dans les ruelles de sa ville natale, le vieux Djeddah. Ses camarades et lui lançaient le ballon sous les hautes fenêtres de Maha, la jolie fille d'un riche marchand libanais. « J'étais petit et laid et pauvre, dit Sami. Je n'avais rien pour l'impressionner ». Jusqu'au jour où il rencontra un pamphlétaire. Ses seules marchandises : Comment apprendre l'anglais en une semaine. C'était la chance de Sami. Beaucoup de Libanais connaissaient l'anglais. Il parcourut les pages maigres du livret. Il étudia et pratiqua les lettres étranges. Et avec un bâton de fusain, il écrivit un message gigantesque dans la rue sous les hautes fenêtres interdites :
M
A
H
A
« La seule chose accomplie a été de mettre son père très en colère. » dit Sami en riant.
Cependant, ce n'est pas une histoire de frustration - c'est un conte d'endurance. Une parabole qui a pour sujet : comment nous protègeons notre foyer, la querencia, les endroits perdus que nous aimons. Avec des tombes vides. Avec des quartiers historiques. Avec des histoires racontées en prenant le thé. Finalement, Sami a appris l'anglais. Il a conduit un taxi à Djeddah, recherchant les clients occidentaux pour pratiquer la langue. Cela a amené, plusieurs années plus tard, à un diplôme d'ingénieur civil à Sacramento en Californie.
« Est-ce que vous partagerez l'histoire de Maha ? dit Sami anxieusement. Ma femme se plaindra.»
Il nous sert un petit-déjeuner d'adieu. Nous sommes assis sur un tapis dans la célèbre Maison de Nasseem, un musée. Aujourd'hui je marche vers le nord et le Levant : Il y a au moins 1126 kilomètres de sentiers dans la terre désertique de Nabataea.
« Tu n'étais qu'un petit garçon, dis-je. Il y a longtemps. »
« Le temps, me rappelle Sami, est relatif. Il sourit. C'est un sourire qui dit : Nous flottons dans une rivière de temps qui coule en nous. Que chacun de nous habite une Vieille Ville. C'est le sourire de celui qui comprend. »
Video by Paul Salopek, Adam Jabari Jefferson
