« En un sens, la voiture est devenue une prothèse, et bien que les prothèses soient généralement des membres blessés ou manquants, l'auto-prothèse s'adresse à un corps conceptuellement altéré ou à un corps altéré par la création d'un monde qui n'est plus à échelle humaine. »
— Rebecca Solnit, Wanderlust : une histoire de la marche.
Mohamad Banounah souffre.
Il est étendu recroquevillé sous sa moustiquaire, se tenant les flans. Il est plus d'une heure du matin. De l'autre côté de la Terre, le soleil alimente ses chaudières à hydrogène. Au-dessus de nos têtes, les constellations se consument comme des objets sous-marins bleu-vert.
« Retournez vous coucher, » souffle Banounah. Il me fait signe, faiblement. « Je vais bien. »
Mais mon compagnon de marche saoudien ne va pas bien. Ses yeux sont vitreux dans le faisceau de ma lampe de poche. Il a l'impression, dit-il, d'avoir été poignardé. Il peut à peine se tenir debout. Aussi notre logisticien, Farhan Shaybani, met-il le véhicule d'assistance en marche. Nous expulsons Awad Omran, notre chamelier, de sa couverture. (Il doit garder le camp.) Et Farhan et moi conduisons Banounah d'urgence à l'hôpital.
De la banquette avant, je me retourne vers mon ami : un homme tassé comme un bulldog au crâne rasé, étalé sur des centaines de kilos de matériel de camping en surplus. Il y a entassé, dans la voiture, un grand tapis persan roulé. Il y a des sacs de couchage supplémentaires. Il y a quatre ou cinq chaises de safari pliantes, un service à thé complet, deux tentes superflues, quatre réchauds de camping dépareillés, un ventilateur alimenté par batterie qui se fixe à tout, et deux grandes et mystérieuses malles qui pourraient contenir des lingots de plomb ou Dieu sait quoi — en bref, une montagne d'équipement à la taille de l'Himalaya que Banounah trimbale avec lui partout dans le désert. Je le surprends, à sourire même dans sa misère. (Son visage s'illumine et disparaît entre les boules de feu oranges des phares de la route.) Parce qu'il sait à quel point cet excès de bagages m'agace. Parce que je me suis vivement opposé à l’utilisation d’une voiture de soutien. (Il s’agit d’une marche — je lui ai fait la leçon à Riyad — et non le rallye Paris-Dakar.) Et parce que maintenant, son agaçant GMC Yukon, que je jugeais insultant à la compétence de mes chameaux, le sommant de nous laisser tranquille avec ça, le mène vers sa survie. Pour le soulager. Pour le secourir. Cela pourrait même lui sauver sa vie. Banounah est pardonné.
In Riyadh, Banounah prepares to load his gear into his support vehicle. The gilt frame stayed behind, but only just.
Paul Salopek
Nous entrons en ville de nuit. Les rues sont vides. Les magasins fermés. Banounah vomit sur le bord de la route. À la station du Croissant-Rouge, je monte avec lui dans une ambulance. Dans la civière, Banounah est secoué. Les phares de Farhan nous suivent.
Pourquoi est-ce que je fais cela ? Pourquoi faire endurer cette souffrance à ce pauvre Banounah ?
Par l'habituel embrouillaminides motifs. Pour immerger mon esprit dans le Pléistocène. (L'état d'esprit des premiers chasseurs africains dont je retrace les pas.) Pour raconter des histoires. Voir, écouter, penser etc. Mais aussi, je dois le reconnaître, à cause de peccadilles : d'étranges conceptions issuesdes transcendantalistes du 19ème siècle (Thoreau : « Nous devrions aller de l'avant par le chemin le plus court,peut-être, dans un esprit d'aventure sans fin, sans retour; prêts à uniquement renvoyer comme reliques dans nos royaumes désolés, nos cœurs embaumés. ») Ou de poètes morts en marchant. ( Bashō : « Avec une jeune feuille/J'essuierais les larmes/de tes yeux. ») Ou des rêves à demi oubliés enracinés dans des matins de l'enfance passés sous le bleu transparent des volcans du plateau central mexicain. Stockée par hasard, bourrée d'objets trouvés, un bric-à-brac de trucs rassurants, ma tête ne diffère que de peu de la voiture de Banounah.
Aux urgences de l’hôpital ER, le médecin soudanais injecte une solution saline dans les veines de Banounah. « Votre ami, me rassure-t-il, ne souffre que de déshydratation. » Mais je ne suis pas d'accord. Le problème est notre pas discordant.
Je suis un marcheur au pas irrégulier.Je zigzague, je m'arrête, je change de direction, je griffonne avec mes pieds. Banounah, par contre, croit en sa mission — va tout droit. C'est un ancien militaire. Il marche doucement mais résolument vers son objectif : vers l'épicerie sur la route pour une limonade,vers les coordonnées du GPS. En tous les cas, marcher avec un partenaire qui n'a pas le même rythme que vous ou la même foulée, n'est pas chose aisée. Plus lentement, plus vite — n'est pas forcément la question : Contrarier son pas naturel pénalise les deux parties. Après 30 000 ou 40 000 et quelques pas — la moyenne étant de 40 kilomètres par jour — le désaccord entre deux allures peut être épuisant. Les tendons craquent. Les articulations peinent sous une foulée non naturelle.Le corps se rebelle. La meilleure description decet effetréside dans une histoire qui ne concerne pas la marche mais les bûcherons dans les forêts du Montana il y a un siècle. En poussant et en tirant aux extrémités opposées des scies de deux mètres, les ouvriers devaient coordonner leurs muscles avec précision ou étaient rapidement épuisés :
« En ce qui concerne, le sciage, il y a quelque chose de beau à travailler ensemble au même rythme — de temps en temps, vous en oubliez ce que vous faites et vous vous perdez dans des abstractions de mouvement et de puissance. Mais lorsque le sciage n’est pas rythmé, ne serait-ce que pour une courte période, cela devient une sorte de maladie mentale — peut-être même quelque chose de plus profondément inquiétant encore. C’est comme si votre cœur ne fonctionnait pas correctement.
Les lampes fluorescentes de la salle d'attente de l'hôpital sont glaciales. Mais j'entends les infirmières philippines rire. C'est Banounah. Ses plaisanteries grivoises. Il est une force de vie positive.
Auteur du seul guide de survie dans le désert en langue arabe, Banounah est un herpétologue amateur, un collectionneur de contes folkloriques bédouins, un archéologueamateur et un photographe de la flore et de la faune, doué. Au cours de ces quêtes, il a été mordu au doigt par une vipère tapis (le serpent qui tue le plus d’êtres humains au monde), piqué par des scorpions, il s’est cassé les deux poignets en tombant d’une montagne et arraché une large bande de peau après avoir été traîné inconsciemment — alors qu'il était attaché à un vieux parachute — par une voiture conduite, à grande vitesse, dans le désert, par le fils d'un ami, un adolescent. Il a rejoint « Out of Eden Walk » trois mois après une intervention chirurgicale majeure de la vésicule biliaire.
« Paul, là, tu as un gros problème, » m'a-t-il dit lorsque je l'ai appelé pour la première fois d'Afrique pour parler de la logistique de la marche en Arabie saoudite.
Je me suis arrêté, me tenant prêt.
« C'est ton nom, » continua-t-il. « En arabe, cela signifie " urine ". »
Il s'esclaffa ensuite pendant presque une minute.
La marche, est comme un langage. C'est comme la plupart des idéologies, théologies et cosmologies : une idée conçue localement. D'innombrables inflexions, dialectes et fluctuations de la marche apparaîtront et disparaîtront le long de ma route. Parmi combien de telles taxonomies dois-je naviguer à travers le monde? Et ma propre marche y survivra-t-elle?
Banounah, qui comme 83% des Saoudiens vit en ville, ne peut pas marcher sans voiture d'assistance. Ainsi, le Yukon grotesquement chargé, conduit par son acolyte Farhan,continuera de nous suivre. Je vais continuer à la fois à ronchonner et à le renvoyer jour après jour. Et Banounah, marchant loin derrière, continuera à faire signe aux Bédouins dans leurs pick-up poussiéreux et à les envoyer faire ses courses : ils arriveronten voiture des heures plus tard, dans nos camps de la mi-journée, avec des plats de fast-food de poulet et de riz. Face à mon étonnement, Banounah rira de son rire chevrotant.Il cherche sa nourriture. Il chasse et cueille. Il est plus proche des nomades de l'âge de pierre, qui les premiers découvrirent le monde, que moi.
Note aux lecteurs: De fin mai à fin juillet, il y a eu une interruption dans la publication de vos commentaires aux dépêches de Paul. Toutes nos excuses pour cela. Vos commentaires et les réponses de Paul sont maintenant de nouveau à jour.
