Elle saisit ma main droite, la retourna pour exposer la paume, et enfonça ses pouces dans la chair de mon pouce. Ses doigts calleux étaient rougis au hénné, brunis au soleil, et les articulations ressemblaient à des coquilles de noix, ses ongles cassants comme de la corne ⏤ ou du chert, cette pierre qu'on percutait pour obtenir du feu.
« Tu n'as pas le sob, dit la vieille bédouine. »
Elle relacha ma main. « Tu n'as rien que je puisse guérir. » Je me sentis soulagé.
Fatimah and a few of her many grandchildren—also patients.
Paul Salopek
Fatimah Ayed Hamed al Hajuri al Johaini, est un guérisseur par le feu de 72 ou 73 ans. Elle brûle les gens pour leur bien. Elle opère toute la journée dans une pièce qui consiste d'un tapis roussi et d'un âtre. Dans les charbons ardents de l'âtre elle chauffe des pointes de fer jusqu'à les rougir. Elle enfonce ces instruments dans la chair palpitante aux points secrets du corps de ses patients, des nerfs et des veines, comme lui a appris son père, qui le tenait de son père, et ainsi de suite depuis des milliers d'années. « Ça fait 40 ans que j'exerce. Les gens continuent à venir. Je suis la seule qui reste à faire ce métier. Je suis près de la mort. Merci à Dieu. Mais je vais guérir ce que je peux guérir. »
Dans son récit de voyage classique, Les sables de l'Arabie, l'explorateur Wilfred Thesiger note la guérison par le feu pratiquée par les Arabes. Il dit comment les bédouins cautérisent les gens et les chameaux pour la plupart de leurs maladies. Leurs ventres, poitrines et dos sont souvent un réseau de ces cicatrices. » Il raconte l'histoire des survivants d'un navire britannique qui avait fait naufrage sur la côte du Yémen. Les passagers, souffrant de diarrhée furent forcés, avec gentillesse, d'être marqués au fer à plusieurs reprises par la tribu de leurs sauveteurs : «Ils arrivèrent éventuellement à Muscat à moitié morts de dysentérie et de ce traitement primitif. »
Aucun des patients de Fatimah ne voulait qu'on entende ses hurlements. Elle fit donc une démonstration de son traitement sur l'un de ses fils adultes ⏤ avec des fers froids.
Il y a mberga, «visage tordu» qui demande quatre brûlures ⏤ sur les joues, le front et le menton. (« Je peux appliquer le fer sur le visage de façon à ne laisser aucune marque permanente. »)
Il y a erg anissa, une douleur chronique au bas du dos qui est traitée avec sept marques précisément espacées le long du dos, des fesses et des jambes. (« Je vois beaucoup de ça maintenant que nos hommes s'en vont vivre dans les villes. Ça vient d'être assis sur une chaise et de la clime. »)
Il y a le sob, un manque d'appétit persistant qui se guérit avec une couronne de brûlures autour du nombril.
A satisfied indigestion patient shows off his burn scars. “It was immediate relief,” he said, snapping his fingers. “Just like that!”
Paul Salopek
L'utilisation du feu comme méthode médicinale est très ancienne. Ce n'est en aucun cas une innovation bédouine.
La cautérisation a sans doute été adoptée de la Grèce antique et raffinée par les médecins arabes du Moyen Âge. (Hippocrates : « Les maladies qu'on ne peut guérir par les médicaments, sont guéris par le couteau; celles que le couteau ne peut guérir, le feu les guérit. Celles que le feu ne peut guérir doivent être considérées comme incurables. ») Le prophète Mohamed conseillait que le marquage au fer rouge ne devait être utilisé qu'en dernier recours. Il en reste de même aujourd'hui.
« Tous ces gens ont déjà vu des médecins ordinaires, dit mon traducteur, Saeed al Faidi. Nous sommes assis dans la tente de réception de Fatimah. Des quatre-quatres, sedans et pick-ups garés devant cliquent sous le soleil ardent. Sa maison est loin de la ville la plus proche. C'est le désespoir qui les amènent, dit Saeed. Certains viennent de loin, du Qatar et du Yémen. Fatimah est connue. On va voir Fatimah quand tous les autres remèdes ne font rien. »
Saeed avait été marqué au fer dans son enfance. Ses parents le trouvaient un peu fou. Alors, ils l' amenèrent à un guérisseur par le feu qui lui brûlat un trou sur la tête. Il enleva son chemagh (foulard) pour me montrer l'emplacement : un petit rond chauve sur son crâne.
« ça a marché ? » ai-je demandé.
« Plus jamais, a-t'il répondu en secouant la tête et remettant son chemagh. Je n'en veux pas. Non, merci. »
