« J'oublie le nom des villages sans rivières. Un village a besoin d'une rivière pour pardonner le village. Quelle que soit la rivière, quel que soit le village, c'est du pareil au même. J'ai amené mes paroles et actes de cruauté à la rivière. J'ai imploré le courant : rends-moi meilleur. »
— The Towns We Know and Leave Behind, The Rivers We Carry With Us, de Richard Hugo
À la frontière, Hamoudi préside un cercle de chauffeurs de taxi. Nous avons atteint notre dernier kilomètre en Jordanie.
« Quarante-cinq kilomètres, les informe-t-il calmement, le doigt levé avec tout le sérieux du monde. Quarante-cinq kilomètres en un seul jour. »
Hamoudi (far right) with circle of admirers at the King Hussein-Allenby Bridge.
Paul Salopek
À un kiosque de bord de route, nous ingurgitons des gobelets d'eau. Nous forçons nos mules Selwa et Mana’ à l'arrière du camion qui les attend. Hamoudi me serre gravement la main et prend congé, roulant avec les animaux vers les cordillères rouge-bleu du sud. De retour vers Pétra. De retour vers les canyons où les Bédouins habitent encore dans des grottes. Je monte dans un taxi en direction d'Amman, pour une semaine de recherches et d'écriture.
Hamoudi Enwaje’ al Bedul : Il buvait son thé sucré et bouillant, un breuvage qui ressemblait à peu de choses près à du bonbon en fusion. Lorsque je prenais trop d'avance, il me conduisait comme un chien de traîneau, criant dans le vide du désert dans un arabe sévère : « Marche à gauche !... Non, plus à gauche !... À droite !... Tout droit !... À gauche !... » Il fumait trop. Il mangeait peu. Il était infatigable.
Lors de notre dernier campement dans la vallée de la mer Morte, j'ai demandé à Hamoudi s'il était malade. Il avait traîné toute la journée, parfois pendant plus d'un kilomètre et demi. Il avait répondu que sa nièce préférée était en train de mourir dans un hôpital lointain. Il avait appris la nouvelle ce jour-là par téléphone. ll avait désiré pleurer seul, c'est pourquoi il avait ralenti le pas, mais il allait mieux maintenant. En 500 kilomètres de marche en Jordanie, je n'ai pas entendu cet homme se plaindre une seule fois.
De retour à la frontière, un garde jordanien secouait le doigt. Il était impossible de traverser la frontière internationale à pied, a-t-il dit. C'était interdit. J'ai bataillé. Il a haussé les épaules. Selon lui, c'était la faute de l'armée de défense israélienne. Le pont était un no man's land. Pour la première fois depuis mon départ d'Éthiopie, j'ai été forcé de monter dans un bus.
Le Jourdain scintillait sous le pont. Je l'avais presque raté. Il avait la couleur de la boue et faisait peut-être deux mètres de large. J'aurais pu sauter par-dessus en prenant de l'élan.
Les sièges du bus, recouverts de plastique, étaient occupés par près de 50 Palestiniens qui chuchotaient. Ils avaient l'air morose. La vraie liberté, c'est l'absence de choix, comme le disent les soufis. C'est ainsi que j'arrivai en Cisjordanie.
