Le juge tribal est assis dans l’ombre de la véranda d’un magasin. C’est un samedi — le week-end : le magasin est fermé. Le juge joue à un jeu de table noir et blanc : le mahbusa, comme les Arabes l’appellent.
« Je résous les problèmes entre familles, explique Fuad Zaghayer, faisant avancer son pion. Le pire, ce sont les meurtres. »
Zaghayer est un homme convivial. Sobre, trapu, majestueux dans ses gestes. C’est un homme habitué aux mises en scène du pouvoir. Il poursuit :
« Lorsque quelqu’un a été assassiné, je vais d’abord voir la famille de la victime. Je demande une trêve de trois jours et demi, afin de les laisser faire leur deuil. C’est la tradition. Après la trêve, je leur rends visite en compagnie de 150 hommes du quartier, de 200 voisins peut-être. Nous commençons les négotiations. C’est moi le négotiateur. »
Pour la clémence.
« De 30 000 à 40 000 dinars jordaniens (de 35 000 € à 50 000 €) — c’est un acompte type, une avance. Elle varie avec les codes de la charia, bien entendu. La victime a-t-elle été tuée par une voiture ? A-t-elle été poignardée ? La somme totale varie selon la nature du crime. Après un an, les deux familles doivent se mettre d’accord sur le coût définitif. 140 000 dinars jordaniens, au total, est une somme normale. La famille du meurtrier essaiera de négocier un prix moins élevé, évidemment. »
Et si le prix du sang est rejeté ?
« Certaines familles ne l’acceptent pas. Elles veulent se venger. C’est rare, mais ça arrive. » Le juge tend ses deux mains dans un signe d’impuissance. « Ils assassineront quelqu’un de l’autre famille, ce que nous essayons d’éviter. Nous plaidons toujours la clémence. Mais si l’une des familles dit non, c’est leur droit. »
Le juge se lève. Il s’incline à moitié. Il sert nos mains.
Bassam Almohor, mon guide palestinien, et moi marchons sous le soleil brûlant. Nous sommes réunis une fois de plus. Nous quittons Jérusalem ensemble, pour rejoindre la Cisjordanie. Nous mettons le cap au nord. Nous sillonnerons plus de 150 kilomètres de collines et de vallées froissées, dont chaque mètre carré est contesté, vers le village israëlien de Nazareth.
Mahbusa, le jeu de société, veut dire « prisonnier » en arabe.
Beit Hanina, le quartier ancien du juge, date de milliers d’années, de l’époque des Cananéens. Son nom veut dire « la maison » (beit en arabe) de « celui qui est digne de miséricorde » (han-nina en assyrien).
