Nous faisons la cuisine : nous coupons des courgettes, roulons la pâte, remuons des casseroles de yaourt bouillant. Nous sommes avec les femmes de Bait al Karama. Elles nous enseignent les saveurs du souvenir ⏤ sa faiblesse, sa persistance, et sa perte.
C'est quoi Bait al Karama ?
C'est une coopérative, « la maison de la dignité ». Une douzaine de femmes se rencontrent chaque mois dans une maison en pierre à Naplouse, un centre commercial fondé au temps du Christ par l'empereur romain Vespasien, une vieille ville meurtrie par la seconde intifada, et connue en dehors du conflit israélo-palestinien pour son savon à base d'huile d'olive, ses pâtisseries et son souk médiéval encore en plein essor. Les femmes enseignent la cuisine. Elles sont en train d'écrire un livre de cuisine locale. Elles remettent en vogue les recettes traditionnelles de Naplouse, avec leurs ingrédients originaux. Cet après-midi, trois membres, Ohood Bedawi, Beesan Ramadan et Fatima Qadoumy, s'affairent à cuisiner du shish barak, un plat de raviolis à la viande mijotés dans une sauce au yaourt.
Making the dumpling “helmets” for shish barak.
Paul Salopek
« La recette est originaire du Liban, ou comme certains disent, de la Syrie », explique Qadoumy, la fondatrice de la coop, digne et effacée sous son hijab noir.
« Quand on parle de la cuisine palestinienne, on parle des influences extérieures, dit-elle. Notre histoire est mêlée à notre cuisine. C'est une cuisine de carrefour. Elle évoque les migrations. Elle parle des conquêtes, du colonialisme. Notre sumac (une épice sure comme du citron) nous vient des Romains, les sucreries qu'on appelle kenafeh, des Ottomans de Turquie. Notre blé boulgour est méditerranéen, et beaucoup plus ancien ici que le riz. Il n'y que l'akkoub, un artichaud sauvage et épineux qui soit natif de nos collines. De nos jours, nous perdons l'habitude de cuisiner ces choses. Maintenant, nous mangeons du Kentucky Fried Chicken. »
Donc, nous apportons notre aide, mon guide Bassam Almohor et moi. Nous mettons les mains à la pâte. Nous nous sommes arrêtés de marcher. Nous avons mis le GPS de côté, attrapé la cuiller, empoigné un couteau. Nous sommes à l'appel, au front de la bataille pour préserver la culture. Ce n'est guère facile, il y a un prix à payer : nos appétits doivent être sacrifiés. Nous nous empiffrons de délicieux plats arabes.
Tout le monde aime manger. En temps de paix comme en temps de guerre, l'ultime refuge ⏤ le sanctuaire de tout ce qui est humain ⏤ se distille dans la chaleur de la cuisine. Observer les femmes de Naplouse s'affairer à la tâche avec énergie et un but commun, en bavardant et souvent plaisantant (au sujet des hommes, de la politique, et de la vie), c'est me souvenir de tous les repas qui m'ont brièvement admis dans la vie contradictoire des Israéliens et des Palestiniens.
Dans le minuscule village de Deir es-Sudan en Cisjordanie : épuisés et ne connaissant personne, Bassam et moi nous y sommes traînés au crépuscule. Nous avons campé sur le sol en béton d'une clinique en construction. Les propriétaires du magasin voisin nous ont apporté un grand plat de gourmandises ⏤ des œufs, des olives, des frites, du yaourt, du pain frais. Ils ont repoussé d'un geste nos pathétiques remerciements plein de surprise. « Le sanctuaire de ma maison ⏤ a dit l'un de nos bienfaiteurs ⏤ est à vous. »
Un petit voyage à Tel Aviv : mon compagnon de voyage israélien, Yuval Ben-Ami a placé dans un bol tout ce qu'il avait dans son réfrigérateur. Qu'est-ce que c'était ? Lui-même ne savait pas ⏤ un mélange de haricots, légumes et riz cuits avec des sauces mystérieuses. Cela ressemblait à son logis, un appartement bohémien bourré de livres, d'instruments de musique, de vêtements et d'œuvres d'art. Une phrase typique de Yuval commence ainsi : « Le poète, Rachel Bluwstein écrivait sur la Galilée comme si elle eut parlé d'une autre planète. » Son ragoût de restes était l'expression de son état d'esprit de nomade agité.
À un kibboutz au nord d'Haïfa : du vin de Géorgie d'un rouge foncé, bu dans une corne de bélier, compliment des cousins David et Moshe Beery. Ils ont immigré dans leur enfance de Tbilissi. Ils ont grandi dans l'inquiétude. Ils ont connu la guerre et la mort. Maintenant ils construisent des hôtels. « Pour vivre ici, mon ami, il faut pour ainsi dire payer sa part du loyer, dit David avec regret, par contre ⏤ ce repas n'est-il pas merveilleux ? »
Une maison à Ramallah, Cisjordanie : l'épouse de Bassam, Haya, a servi un simple et parfait repas de cornichons, houmous, saucisses et tomates vermeilles. L'énergie de deux jeunes enfants faisait vibrer la maison. Le couple vit sous l'occupation israélienne. Les restrictions quotidiennes de déplacement, les raids militaires, les barrages routiers, la perte des rares emplois à cause des machinations politiques des autorités palestiniennes et israéliennes ⏤ toutes ces humiliations sont oubliées rien qu'en goûtant la simple fraîcheur de l'huile d'olive. Bassam s'étourdit à regarder son fils, Adam, manger. Un muscle contracté autour de sa bouche se relaxe. La solitude, qui semble l'accompagner partout, même quand nous cheminons ensemble, s'évapore.
Inside the many-chambered heart of Nablus.
Paul Salopek
Je regarde Bassam. Les femmes compétentes de Naplouse le font travailler dans leur cuisine. Bientôt, nous nous séparerons, lui et moi.
Nous irons vers le nord, Bassam et moi, sur des hauteurs couleur de paille, traversant des vergers de citronniers : un paysage conquis à pied que traversa jadis Abraham, le patriarche des trois grandes religions du Moyen-Orient. (Un syndicat d'initiative, le chemin d'Abraham, a fait l'étude de ces routes œcuménistes pour les touristes étrangers, et ainsi augmenté les revenus des communautés locales avec les dollars des touristes.) Nous franchirons les wadis à sec. Nous nous frayerons un passage au milieu de troupeaux de chèvres. Il parlera des poèmes d'amours de Darwish. Il discutera, comme tout le monde le fait, de cette paix mythique. (« Ça s'appelle un processus pour une bonne raison, Paul, marmonnera Bassam, c'est le fait que trop de puissants protagonistes de chaque côté ne veulent pas la paix. Ils y gagnent trop à se contenter du processus. ») Il observera avec une lassitude extrème toutes les personnes ⏤ israéliennes ou palestiniennes ⏤ en uniforme. Nous nous séparerons à Jénine, un soir, devant une boulangerie. Moi, je continuerai.
The smell of dust, the tang of lemon groves. Leaving Nablus.
Paul Salopek
Mais pour l'instant, j'observe Bassam dans la vieille maison en pierre à Naplouse. Il est debout, les yeux fermés, une cuiller aux lèvres.
