Nous étions arrivés au-dessus de la crête boisée par les anciennes zones d'incendie du Mont Carmel, sur les terres parsemées de charbon, à travers les jeunes et nouveaux pins. Puis nous sommes descendus — nous sommes descendus en sautillant dans les ravins qui sillonnent le long des villages druzes, à travers un terrain de tir militaire abandonné, en travers de l'arrière-pays froissé où, en exil, le prophète Elijah avait été nourri par des corbeaux sauvages envoyés par Dieu ; ou par de sympathiques bergers arabes. Les spécialistes de la Bible ne sont pas d'accord.
Le voyage à travers la Palestine, le Pays d'Israël, la Cisjordanie, le jund Filastin — à travers Canaan — tirait à sa fin.
Mon compagnon de route israélien chantait.
Yuval Ben-Ami est un intellectuel, un acteur de rue, un écrivain, une personnalité radiophonique. C'est un marcheur infatigable. Mon téléphone portable sonnait : « Allons marcher quelque part, disait Ben-Ami d'une voix sonore. Pourquoi pas Nazareth ? Je connais une bonne boutique d'houmous là-bas ! » Alors il m'a conduit à travers les prairies de la Galilée qui ont miroité à la façon du bronze poli sous le soleil. Nous avons marché ensemble à travers-champs, à travers Jérusalem Est et Ouest, nos pas traçant un colimaçon dans le cœur de pierre de cette vieille ville blessée. Il chantait souvent. Son répertoire était illimité, spontané, multilingue. Dans les montagnes du nord, comme il avait fredonné des balades mélancoliques aux paysages perdus de la mémoire.
Yuval Ben-Ami sings a rambling song. Mt. Carmel, Israel.
Paul Salopek
Nous nous dirigions vers des grottes élimées par le substrat du temps, vers des abris rocheux où les premiers hommes préhistoriques avaient construit des foyers, épié des daims, regardé une mer bleue, anonyme, celle que l'on appellerait un jour Méditerranée. Depuis ce site, riche en sources et aliments sauvages, ils avaient avancé lentement et péniblement, d'une moyenne de seize kilomètres par génération, pour conquérir la Terre. Ou ils avaient fait marche arrière vers l'Afrique. Personne ne peut dire. Les données fossiles montrent que ces premiers Homo sapiens ont tout simplement disparu dans la Terre Sainte d'aujourd'hui. Il est possible qu'ils aient rencontré les Néandertaliens qui chassaient dans les collines jaunes du Levant. Peut-être ces deux espèces d'hominidés s'étaient-elles mélangées et paisiblement reproduites entre elles, peut-être avaient-elles donné naissance à quelque chose de nouveau. Ou peut-être s'étaient-elles massacrées. Toutes deux gisent enterrées dans le même horizon temporel au cœur de la poussière des grottes du Mont Carmel. (Cette couche est vieille de 80 000 à 100 000 ans.) Mais les humains disparurent pendant des dizaines de milliers d'années. Ils se sont volatilisés. C'est un antécédent que l'on a négligé. Un signe. Un augure de trouble à la plus vieille croisée des chemins de l'humanité.
J'ai une fois demandé à Ofer Bar Yosef, expert prééminent en migrations humaines de la Préhistoire, ce qu'il pensait s'être passé entre les Néandertaliens et les humains il y a si longtemps au Mont Carmel. Le scientifique m'a regardé comme si j'étais un idiot.
« Regardez ce qui se passe ici aujourd'hui ! » s'est-il exclamé. Il secoua la tête de consternation face à une telle question. « Qu'est-ce que vous croyez ? Que nous leur avons tenu la main ? Que nous les avons tués avec amour ? »
Ben-Ami et moi-même atteignîmes enfin le site en pleine tempête.
La nuit était tombée. Le gouvernement avait placé des mannequins représentant les premiers hommes à l'intérieur des grottes. Des hommes et des femmes vêtus de peaux de bête, des enfants à la chevelure sauvage. Ils nous fixaient de leurs yeux en plâtre, muets. Ils ne partageaient aucun secret. Dans les ombres projetées par le flash de la lumière, ils semblaient bouger et danser. Sur la ligne de départ de ma marche en Éthiopie, de vraies personnes avaient dansé : les nomades afars. Ils avaient chanté et battu la savane avec leurs sandales, chanté leurs adieux. Pour l’œil de celui qui ne s'attarde pas, ils avaient peut-être eu l'air rustiques, anciens. Mais ils étaient fantastiquement modernes, des êtres supérieurs. Si j'étais un Néandertalien, mes cheveux se seraient dressés. J'aurais écouté de telles vocalises, et j'aurais compris mon sort.
Cyprus-bound.
Paul Salopek
Je me remémore tout ceci dans la cabine étouffante du MV Alios, un cargo de marchandises à destination de Limassol, Chypre.
J'ai abandonné le Levant. Je passe à autre chose. Je me dirige vers un nouveau sous-continent, vers l'Asie Mineure. De là, je vais marcher vers l'est pendant deux ans, au moins. Je contourne la guerre civile en Syrie et la guerre en Irak par bateau. Dans la nuit, le vaisseau bourdonnant laisse derrière lui un sillage de craie ; une pâle ligne au doigt tendu vers le tic-tac incessant de la bombe à retardement du Moyen-Orient. Bientôt, d'ici quelques semaines, Gaza explosera. (Le nombre de morts à ce jour : plus de 1 600 Palestiniens et plus de 60 Israéliens.) Derrière le hublot de la cabine, l'obscurité est la plus totale. La chaleur est étouffante dans cette petite cabine. Je me déshabille. Je m’assois. Je suis en nage. Je ne peux pas dormir.
