Une « ligne verte » grillagée sépare le nord et le sud de Chypre. C'est une cicatrice de fil de fer barbelé : un no man’s land oublié, les vestiges d’une guerre non résolue et qui n’a pas sa place dans l’Europe d’aujourd’hui. En 1974, les nationalistes grecs ont organisé un coup d'État à Chypre. Cela fournit à la Turquie un prétexte pour l'envahir, afin de protéger la population turque de l'île. Quarante ans plus tard, l'île reste divisée. Mais de nombreux Chypriotes — grecs et turcs — rêvent de réunification.
« Cela se produira, » déclare Selin Ruha, une amie chypriote turque rencontrée à la frontière. « Nous, insulaires, avons plus en commun les uns avec les autres qu'avec ceux de Grèce ou de Turquie. »
Je franchis la ligne verte à pied.
Le poste de contrôle du sud : une policière militaire britannique — encore un autre vestige, cette fois de l'époque coloniale lorsque la Royal Navy dominait la Méditerranée — me fait signe de traverser. (Ai-je besoin d'un visa de sortie ? Pas du tout, dit-elle. Allez-y, au revoir.) Au nord : deux officiers de l'immigration turque tamponnent un bout de papier avec ennui. (C’est un visa ? Non, c’est juste un permis. Aucun pays à l’exception de la Turquie ne reconnaît la minuscule République turque du nord de Chypre.) Ce passage jadis militarisé est ouvert depuis des années. Ainsi par petites touches, la pauvre Chypre se réunifie déjà d'elle-même. Ruha veut me montrer un autre progrès. Elle m'emmène voir Varosha.
Qu'est-ce que Varosha ?
C'est la dépouille d'une ville chypriote autrefois glamour, un beau port dont la malchance fut de se trouver sur l'ancienne ligne de front. À son apogée, Varosha était en Europe une station touristique de premier choix. Ses plages chics étaient bondées d'amateurs de bain de soleil. Ses hôtels cinq-étoiles dorlotaient des stars de cinéma tels que Sophia Lauren et Paul Newman. Les immeubles de luxe demeurent. Mais ils sont vides. Criblés par des obus d'artillerie, ils s'effondrent dans l'air marin. Leurs suites sans fenêtre sont des refuges pour les mouettes. L'ensemble tentaculaire de ces ruines a été déclaré zone interdite par les autorités militaires turques. Quelques nageurs — surtout des Chypriotes turcs — fréquentent encore une partie des plus belles plages de la Méditerranée. Mais ils s'ébattent dans un cimetière. Derrière eux, des tours d'immeubles ressemblent à ceux de Dresde bombardée en 1945.
Two faiths: earthly vs. cosmic rewards, Famagusta, northern Cyprus.
Paul Salopek
Ruha me parle d’un plan visant à faire revivre la seule ville fantôme d’Europe.
Des militants chypriotes turcs et grecs travaillent ensemble pour transformer le corps criblé d'obus de Varosha — qui abritait autrefois 25 000 amateurs de bronzage — en une métropole du XXIe siècle : une « cité verte » qui cultiverait sa propre nourriture, qui intégrerait l'écologie dans son design, qui génèrerait sa propre énergie à partir de sources d’énergie alternatives. Ce sera un modèle de renouvellement urbain et de consolidation de la paix. Une université aux États-Unis a élaboré quelques idées de design. Des fonds sont en train d'être collectés.
« Nous devrions commencer ce projet immédiatement, » me dit Ruha. « Nous sommes juste entrain de perdre du temps. Ce serait un pont entre le Nord et le Sud. Je suis une optimiste. »
Dans la ville voisine de Famagouste, un marchand chypriote turc nommé Yilman Parlan y est favorable, mais il secoue la tête : « Varosha appartenait principalement à des Chypriotes grecs. Nous les avons chassés. De vastes étendues de terres dans le sud appartenaient à des Chypriotes turcs. Ils nous ont chassés. Après toutes ces années, après toutes les reconstructions, les changements, comment pouvons-nous réparer cela ? Comment les gens récupèreraient-ils leurs terres ?
Parlan tapote son crâne chauve : « J'ai 52 ans. J'attends la paix depuis l'âge de 11 ans. J'attends encore. »
Mes jambes sont fatiguées. Je marche vers la mer dans la nuit.
Waiting. Sinan Pasha mosque, the converted 14th-century church of Saints Peter and Paul.
Paul Salopek
Famagouste est entourée d'un mur de pierre vieux de 500 ans érigé par des marchands vénitiens contre les envahisseurs ottomans. Comme tous les murs, il a échoué. Au sud, le long de la côte, se dressent les squelettes en béton de Varosha, monolithes éteints contre les étoiles. J'essaie d'imaginer des jardins potagers poussant sur les toits des gratte-ciel. Des panneaux solaires. Des pistes cyclables. Des fermes d'algues. Et je pense : Parlan a raison sur deux choses. Pratiquement chaque guerre se résume à une question de propriété. Et à la fin, les guerres impliquent également une éternelle attente. Même les survivants des guerres disparues doivent attendre. Les réfugiés et les vétérans le savent : pourriez-vous vivre jusqu'à cent ans que vous attendriez. Votre guerre sera finie, quand vous mourrez.
La Méditerranée soupire dans le noir. Demain, le ferry voguera vers la Turquie.
