Çoban Ali Ayhan chante comme une âme en peine⏤comme un homme qui verse du sel dans la plaie de son cœur.
Son cri réverbère dans les canyons du Tigre : cette lame d'eau rouillée qui creuse les fondations de notre monde. La chanson d'Ali est un hymne au grand amour, celui qui n'est pas réciproqué. C'est l'histoire d'une belle dame qui n'est pas consciente du désir du chanteur. Ce sont des paroles pleines de solitude. D'attente. De résignation. C'est une ballade parfaite pour cette rivière antique et cette ville hantée et condamnée.
Les grottes de Hasankeyf furent éclairées par les feux de camp du néolithique. Ses murs fortifiés en ruines, ses minarets ornés, et ses citadelles accrochées aux falaises documentent une histoire de 12 000 ans. Ici, l'histoire s'accumule sur au moins dix civilisations. Des légionnaires de la Rome impériale coiffés de casques à plumes vinrent garder cet avant-poste sur la frontière persane. Marco Polo flâna peut être sur les antiques ponts de la ville. La route de la soie passait jadis à travers ses ruelles médiévales. Beaucoup de ces sites disparaîtront bientôt. Comme dans beaucoup de villes le long du fleuve en Anatolie de l'Est, des quartiers d'Hasankeyf seront innondés à la complétion du barrage. L'endroit où la civilisation du monde est née sera noyé, englouti, effacé.
« Que pouvons-nous faire ? demande Ayhan. Nous sommes opposés au barrage. Mais il va être construit malgré tout. » Sa chanson fait écho avec la pierre et l'eau.
The ancient city of Hasankeyf. A historical gem threatened by the promiscuous damming of the Euphrates.
Paul Salopek
En Turquie des centaines de barrages grands et petits arrêtent le current du Tigre et de L'Euphrate, les deux plus célèbres fleuves de l'histoire, qui ont abreuvé le croissant fertile. Le gouvernement insiste que ces tonnes de béton coulé sont essentielles pour alimenter une agriculture et irrigation suffisantes pour le pays, et produire assez d'énergie hydroélectrique pour réduire sa dépendance en énergie étrangère. Les écologistes et les archéologues ne sont pas d'accord. Les rivières sont étranglées, disent-ils. Et si le Tigre et l'Euphrate sont considérés comme les mères de la vie urbaine moderne⏤nourricières des premières villes de l'histoire humaine⏤cette frénésie de construction, disent-ils, représente une forme d'abus parental.
Je traverse l'Euphrate pour la première fois à Birecik. Le fleuve est comme un trait de boue. Kirkatir, notre mule bâtée, lançe des ruades le long de l'étroit pont. Elle arrête un instant toute la circulation vers la Mésopotamie.
Encore plus à l'Est, toutes les routes vers l'Asie sont fermées.
L'Iraq est enlisée dans un combat brutal, un violent débordement du carnage en Syrie. L'Iran ne m'a pas accordé le passage. Donc, je dois consulter ma boussole et prendre la direction du nord-ouest vers le bas Caucase, coupant ainsi une ligne diagonale à travers le Kurdistan turc. Le Kurdistan : un terme le gouvernement d'Ankara déteste. Un nom qui symbolise les aspirations séparatrices de millions d'ethnie Kurde aguerris et marginalisés. Une longue et terrible guérilla a été combattue pour ce nom⏤37 000 sont morts, et la tuerie n'a diminué qu'en 2012, grâce à un projet de paix plus ou moins enrayé. Je vais marcher pendant 650 kilomètres à travers le territoire kurde. La plupart des Kurdes que je vais rencontrer parleront de la Turquie comme si elle était un pays étranger.
J'ai acquis deux nouveaux guides à Birecik
Northbound: Kirkatir and guides Mustafa Filiz and Murat Yazar. The strategic Birecik bridge over the Euphrates was commandeered by the mule—for about 15 terrifying minutes.
Paul Salopek
Le premier est un steward qui vient de démissionner de la ligne aérienne des émirats, c'est un homme robuste nommé Mustafa Filiz, originaire de la côte européenne de la Turquie. Pour une aventure qui consiste à randonner à travers la planète, l'idée d'un guide qui vit en l'air est irrésistible. Je demande à Mustafa : Vous marchez beaucoup au cours d'un voyage intercontinental de moyenne durée ? « Cela dépend, répond-il sans émotion. À bord d'un gros Airbus 380 de deux étages et sur un trajet, disons, d'Australie en Europe, je fais peut être 5 kilomètres (3 miles) dans les allées et escaliers. » Il a de l'expérience alpine : une bonne chose dans le Caucase. Il dit qu'il a besoin d'un changement de vie.
L'autre guide est un Jack Kerouac kurde : Murat Yazar,. Il travaillait dans un camp de refugiés syriens. C'est un photographe sous-employé (existe-t-il une autre espèce ?) et un philosophe des rues avec une démarche tronquée et des pieds colossaux. Murat a developé des ampoules dès le premier jour. Ses souliers neufs sont trop justes. Il marche depuis plus de deux jours sur le macadam brûlant en sandales de bain trop petites.
Big toe blues. Near Adiyaman, Murat plods two days across burning asphalt in shower slippers.
Paul Salopek
Il y a des conflits autour de nous. Les Kurdes sont agités. Murat transporte un sac de glace pour son orteil douloureux. Dans le lointain Ankara, un président qui veut devenir sultan prend possession d'un palais de mille pièces. Le Tigre et l'Euphrate sont contraints à se faufiller dans des pipelines et des chenaux de béton jusqu'à Basra, le pays natal de Sinbad le marin.
La Mésopotamie : la terre entre deux rivières.
Plus c'est nouveau, et plus c'est la même chose. Non, Ce projet n'est pas absurde.
