Tout d'abord : une mule n'est pas un âne.
Un âne est un membre de la famille des équidés, souffrant d'un manque d'amour propre : une modeste petite créature à longues oreilles dont on obtient une mule en la croisant avec un cheval. Si l'on peut dire, un âne est le métal de base dont on forge un alliage perfectionné ⏤ la mule. Appeler une mule, un âne, est donc une gaffe de novice qui provoquera une grimace méprisante chez les muletiers chevronnés, s'ils sont indulgents. S'ils ne le sont pas, il y aura bataille.
Il y a des mulets (Mâles) et des mules (femelles). Il y a les mules qu'on utilisait autrefois dans la filature du coton, la fabrication du sucre, et dans les mines. Il y en a des bleues. Il y en a une gigantesque qui pèse 500 kilos. George Washington faisait l'élevage des mules. Mais toutes les mules sont politiquement impartiales. Il n'y a pas d'idéalisme chez les mules.
Maybe she will, maybe she won’t.
John Stanmeyer
Parce qu'elles sont hybrides, les mules sont biologiquement stériles, ce qui explique plus ou moins leur tempérament : elles sont acariâtres avec tout le monde.
Les Mexicains ont un proverbe : Una mula piensa por lo menos siete veces al día como matar el amo. « Une mule pense au moins sept fois par jour comment tuer son maître. » C'est sans doute une exagération. Mais malgré tout, personne n'est en désaccord avec l'insinuation derrière cet aphorisme.
Les mules ne tolèrent pas qu'on leur donne un nom.
C'est un fait qui peut surprendre la plupart des gens. Il est vrai qu'on peut appeler sa mule ce qu'on veut. La nôtre, par exemple, a été baptisée différemment par chacun de mes compagnons de marche à travers la Turquie. Deniz Kilic l'appelait Barbara pour des raisons que lui seul pourrait expliquer. Pour Mustafa Filiz elle était Sunshine. Murat Yazar l'appelle Sweetie. Jon Stanmeyer, mon photographe, lui donne le nom de Snowflake. Mon nom préféré est Kirkatir, un nom turc qui veut dire « mule grise ». C'est le nom original que lui donnait son ancien maître, un bûcheron alevi des collines boisées au-dessus de Mersin. En tant que mule, il est vrai qu'elle ne réagit à aucun nom proféré par un simple humain. Kirkatir ne vient pas quand on l'appelle, ou qu'on siffle. Elle vient quand ça lui plait. Ce qui n'est pas souvent.
Kirkatir a 22 ans.
Mules eat everything. (One of my cargo mules in Jordan, Selwa, ate my Bedouin guide’s walking stick.)
John Stanmeyer
Ça fait combien d'années de mule ? À peut près cinq millénaires. Quand on marche le long d'un chemin avec Kirkatir, on a l'impression de voyager avec la plus vieille créature de la planète ou de faire une promenade dominicale attaché à un séquoia ou un pin de bristlecone. Quand j'ai fait un premier tour pour l'essayer en juillet, j'ai remarqué que la peau autour de son bât était ridée. « Elle a quel âge ? » ai-je demandé à Ahmed, son propriétaire, qui a répondu en haussant les épaules, bras levés, paumes en l'air et les yeux tournés vers les cieux. Ahmed est acceptable en tant qu'acteur. Par contre, le billet de vente a dévoilé la vérité.
« Elle n'est pas si vieille que ça » a protesté Deniz Kilic qui a autorisé son achat avant mon arrivée en Turquie et se sent maintenant responsable. Deniz a passé son premier après-midi de marche en Turquie sur son smartphone. Il cherchait un site internet qui confirmerait que les mules peuvent vivre 50 ans, ou même peut être un siècle.
Les mules mangent de tout.
Pour notre randonnée à travers champs, son estomac tolérant est une aubaine. Les chevaux sont tellement délicats. Malgré tout, l'appétit des mules a ses inconvénients. En Jordanie, où nous voyagions avec des mules de bâts, l'une d'elles, Selwa, mangea le bâton de marche de mon guide bédouin, Hamoudi Enwaje. Un bâton de marche est difficile à remplacer dans un désert dénudé. Hamoudi a injurié Selwa. Plusieurs jours plus tard, à la suite d'intenses recherches, il a finalement trouvé un autre bâton. Selwa a mangé celui-là aussi.
Les mules sont plus intelligentes que les chevaux.
C'est un fait bien connu chez les mules, qui, par exemple, ne prennent aucun risque inutile. Observez l'œil sombre et benthique d'une mule : Vous y détectez des équations quadratiques cascadant comme du plancton derrière leur rétine sans fond. Les mules sont toujours en train de calculer les avantages et les inconvenients. Kirkatir est prudente. Elle obéit aux signaux routiers. Elle s'arrête aux dos d'âne installés pour ralentir les voitures. Elle s'y arrête très lontemps.
Un après-midi, Deniz et moi sommes entré dans le cabinet d'un vétérinaire hors de la ville de Gaziantep en Turquie. Nous recherchions l'opinion d'un expert.
Walking with Kirkatir (aka Snowflake, and many other honorifics) is like trekking with the planet’s oldest living being.
John Stanmeyer
« Nous avons un problème avec notre mule, avons-nous informé le vétérinaire, un jeune homme mince en blouse blanche se tenant derrière le comptoir. Elle fait ce manège étrange toute la nuit. Quand nous l'attachons à un arbre à notre camp, elle se déplace sur un pied, puis l'autre et ainsi de suite ⏤ sans arrêt. C'est comme une sorte de danse bizarre. »
Alors, Deniz et moi avons imité, plus ou moins bien la rumba de Kirkatir : l'un à côté de l'autre, nous avons pris trois pas en avant, secoué la tête de façon théatrale ⏤ en un large cercle dans le sens des aiguilles d'une montre ⏤ et pris ensuite trois pas en arrière. Serait-il possible, avons-nous demandé au vétérinaire, que notre mule souffre de quelque obscure névrose ? Était-elle insomniaque ? Était-elle folle ?
Nous avons répété la routine trois ou quatre fois pour bien éclaircir la situation, et recevoir un diagnostic précis.
Les yeux du vétérinaire ont fait des zigzags entre nous deux, et une foule de gens s'est accumulée à la porte ouverte de la clinique. Non, nous a enfin rassuré le Vétérinaire, notre mule était parfaitement normale.
Kirkatir gears up for a long walk.
Video by Paul Salopek
