« Quand il commença à neiger, et que les toits et les gens furent blancs de neige, les Arabes demandèrent : Ash hadha nazala mina's sama al-qut-ni, qui veut dire ⏤ qu'est-ce que c'est ? Il tombe du coton du ciel ! ⏤ Les Turcs s'exclamèrent : ⏤ Que Dieu soit loué, voyez sa miséricorde ! ⏤ et ils mangèrent la neige. Les Arabes se rassemblèrent ça et là, et quand ils eurent gouté la neige, déclarèrent : Lahha'ad barda'n-nar, qui veut dire : ⏤ Mon dieu, c'est du froid en feu ! »
⏤ Le voyageur ottoman Evliya Çelebi, observant la réaction de deux groupes ethniques à la neige vers 1650.
Nous descendons d'un col à 2 500 mètres en pleine bourrasque. Nous titubons comme des somnanbules. Nous cherchons à tâtons un passage parmi la cascade de neige aveuglante.
Murat Yazar breaks trail in the Caucasus range. Kirkatir the mule and Mustafa Filiz follow.
Paul Salopek
Au village nous demandons l'imam. Nous demandons toujours l'imam. Il est bon de demander le chef ou mukhtar. Mais demander l'imam est mieux.
« Professor » lui dit-on, notre haleine fûmante dans le crépuscule naissant. « Pouvons-nous dormir dans votre mosquée ? »
L'imam se tient à la porte. Il ouvre ses paumes vers le ciel ⏤ un geste de tristesse infinie. C'est contre les règles, explique-t-il. Mais il change d'avis. L'imam change presque toujours d'avis.
À travers l'Anatolie, nous avons dormi sous des minarets recouverts d'aluminium poli qui scintillaient sous la lune comme des sabres luisants. Nous avons dormi sous des minarets bancals construits de barils rouillés de 160 litres soudés ensemble. Nous avons rêvé sous des minarets en brique, en galet de rivière, en pierre ponce, et en bois. Dans une mosquée : un tapis violet de raisins sèchait. Dans une autre : un chandelier en verroterie brillait sur nous. Il y a de la chaleur, des histoires, des souvenirs, et des blagues. Parfois, il y a un plateau de nourriture. Et quand nous essayons de laisser une offrande, elle est rejetée. Les mosquées sont nos refuges.
Reward at day’s end: After walking through a blizzard, rest inside a hand-painted village mosque in Karacaören.
Paul Salopek
« Les voyageurs dorment-ils dans les églises en Amérique ?
C'est mon guide de marche, Mustafa Filiz. Il va bientôt nous quitter ⏤ abandonnant le paradis glacé du haut Caucase pour retourner aux embouteillages d'Istanbul, une vie nouvelle, dans un monde nouveau.
Je regarde à travers les vitres givrées d'une mosquée. Elle se trouve dans un hameau oublié qu'on appelle Karacaören. Le soleil couchant teint les montagnes verglacées en abricot. Des enfants tirent des traîneaux sur la neige. Des corbeaux tournoient. Pendant notre descente du col à travers la tempête, la glace s'accumulait sous les sabots de la mule. Elle dérappait et glissait sur le chemin. Nous nous arrêtions souvent pour décrotter la neige de ses fers. C'était difficile, surtout avec l'onglée aux mains. Et des rafales giflantes de glace cinglant nos yeux. Nous étions comme une procession de pénitents en exode, ployés sous les dieux de l'hiver. Nous arrêtant. Cassant la glace. Agenouillés dans un monde tout blanc.
View from the mosque window in Karacaören.
Paul Salopek
Je dis à Filiz : Peut être.....
Il neige. Mais dans ce petit sanctuaire, une boite à bijous éclatante de couleurs et de roses peintes à la main, et son imam versant le thé, tout semble possible.
