« Pourquoi les tragédies existent-elles ? Parce que nous sommes remplis de colère ? Pourquoi sommes-nous remplis de colère ? Parce que nous sommes remplis de chagrin »
— Anne Carson, les leçons du chagrin : Quatre pièces d'Euripide.
Le dernier sauveur vient d'Israël.
Liza veut lui envoyer le bébé demain : après une consultation médicale de seconde main, cet étranger, une voix au téléphone, un docteur dont la réponse à sa supplication pour une chirurgie de charité est un devis estimant le coût pour ce merveilleux service à 68 800 €. ( « Ce prix est valable jusqu'au 31/05/15. ») Je voudrais étrangler cet homme. Pas Liza : Elle est soulagée. Elle est pleine de reconnaissance. Elle s'accroche à ce prix absurde comme à un talisman. Il représente : une voie libératrice. C'est le chiffre magique qui sauvera son fils dépérissant dans une unité de soins intensifs à cause de défauts congénitaux au cœur et aux poumons.
Il y en a eu beaucoup de ces chiffres. Liza ne connait aucun des docteurs qui les lui envoient. Elle appelle ces magiciens par leur pays. Amérique, Espagne, France. C'est comme si des pays entiers étaient mobilisés pour sauver Alex, son tout petit bébé aux yeux noirs.
« Que dit l'Allemagne aujourd'hui ? » demande-t-elle. Ou encore : « combien demande la Turquie ? »
Liza et Eka sont deux sœurs. Elles partagent la chambre d'amis de l'appartement qu'on m'a prêté à Tbilissi dans l'ancienne province soviétique de Géorgie. Je marche à travers le monde, et Eka est mon nouveau guide. Il y a deux semaines, elle a appelé en s'excusant. Son neveu, un bébé, est à l'hôpital de Tbilissi, dit-elle. Ses médecins géorgiens affirment que le bébé mourra s'il n'est pas envoyé à l'étranger pour être opéré. Le cas est urgent. Alors, pour les sœurs, ce sont des journées de jeûne et des nuits sans sommeil, pleines de peur, de soucis, de désespoir, de désarroi, de lassitude indignée et d'un chagrin aussi dense que du granit.
Comment Liza et Eka peuvent-elles sauver le garçon ? Liza est la libraire d'une petite ville. Elle gagne 200 lari par mois — 78 €. Elle vendra son appartement, déclare-t-elle. Elle vendra la ferme familiale délabrée aux enchères. Mais ce ne sera pas assez ! Pourquoi ? Parce que la condition d'Alex est sérieuse — peut être même au-delà de tout remède médical. Ne pourrait-on pas appeler les organismes d'entraide ? Et si on appelait les ambassades ? Nous tournons en rond avec ça, les sœurs et moi, pendant de longues nuits. Ce soir, nous échangeons des idées jusqu'à une heure du matin autour de la table de la salle à manger. Nous discutons. Nous crions. Je perds la vue.
Ça se passe ainsi : mes yeux commencent à brûler. Comme s'ils étaient en feu. Ils se gonflent de douleur. Mes rétines se sont-elles décollées ? Est-ce même possible ? Exaspéré, Je me frotte les yeux. Tout ce que je comprends, c'est que je suis aveugle. Je n'y vois rien. Ces symptômes qui ont surgi soudainement — un mystère complet — me terrifient. Je n'ai jamais rien vécu de tel.
Dans la légende grecque de Jason et les Argonautes, les héros rencontrent Phinée, un vieil homme exilé sur la côte de Thrace. Zeus lui a enlevé la vue. Pourquoi ? Phinée était un devin : il avait commis le crime de révéler le futur aux humains. Chaque jour, Zeus envoie ses harpies arracher la nourriture des lèvres du pauvre Phinée, aveugle et maudit.
Je m'endors avec une compresse mouillée sur les yeux. Demain, Liza et Eka m'emmèneront aux urgences. (augmentant encore plus les heures passées à l'hôpital !) Mais l'aube arrive. J'ouvre les yeux. Je peux voir. Ma vue fonctionne parfaitement. C'est comme si le problème n'avait jamais existé !
Phinée : Je pense à sa brutale punition. Je crois comprendre maintenant. Ce n'est pas que dévoiler le futur enrage les dieux, c'est qu'il détruit tout espoir.
*
Liza et Eka viennent de Poti, un petit port oublié sur la mer Noire.
Il n'y a pas grand-chose à Poti. La ville somnole sur la côte à peine connue d'Eurasie. Ses ruelles, où traînent des chèvres, sont boueuses et creusées d'ornières. Les grues de son port déchargent des palettes de marchandises du ventre de navires rouillés en provenance de Bulgarie et de Turquie. Il est difficile d'imaginer qu'elle se trouve dans le pays de la toison d'or, la destination légendaire de Jason.
Mais elle l'est.
Il y a plus de 3 000 ans, l'empire de Colchide — le merveilleux empire du soleil — s'épanouissait sur la côte est de la mer Noire. Pour les marins grecs qui colonisèrent la région de la Géorgie actuelle, avec ses plis verdoyants et les sommets enneigés du Caucase, c'était un paradis terrestre d'une richesse inimaginable : un pays d'éclatantes cités, d'accumulation de trésors et de puissante sorcellerie. C'était un eldorado de l'âge de bronze aux confins du monde hellénistique.
Les archéologues ont découvert la source historique de la légende de la toison d'or dans le joli massif montagneux de Svanétie en Géorgie de l'ouest. Pendant des millénaires, les chercheurs d'or utilisaient des peaux de mouton pour filtrer l'or alluvial des torrents. La laine est un filtre parfait pour rassembler les pépites de ce métal lourd et scintillant. Les rumeurs de cette découverte se propagèrent en Méditerranée. L'aventure commença.
Aujourd'hui, l'histoire est surtout racontée comme une aventure d'adolescent.
Le trône de son père ayant été usurpé par son oncle diabolique, Jason de Thessalie doit trouver la toison d'or de Colchide afin de récupérer son royaume. C'est un rite initiatique typique. Un test de virilité. Il s'embarque sur un bateau nommé l'Argo. Il choisit une bande de compagnons capables et musclés. (les argonautes.) Le roi de Colchide — On pense que son ancienne capitale est le site archéologique de Vani, près de la ville géorgienne de Koutaïssi — invente une série d'épreuves impossibles pour entraver les progrès du héros. Jason doit atteler des taureaux crachant le feu, il doit se battre avec des guerriers surnaturels, il doit tromper le dragon gardant la toison convoitée qui est suspendue dans un bosquet de chênes sacrés. Il réussit, bien sûr. Triomphant, il vogue vers la Grèce, emportant non seulement la toison, mais sa nouvelle épouse Médée, fille du roi de Colchide.
La version d'Hollywood s'arrête avant le dénouement tragique.
D'après une version, Jason et son épouse Médée sont exilés à jamais de Thessalie, la patrie de Jason. (Médée tue l'oncle intriguant avec sa magie, et ils sont bannis.) Une autre version raconte que Jason se suicide. La plus mélodramatique de toutes les conclusions : devenu vieux, Jason est écrasé par une poutre de l'Argo qui pourrit oublié sur une plage de Corinthe. Les poètes tragiques nous offrent beaucoup de fins possibles. La vie n'en offre qu'une.
*
Liza est grande, maigre et pâle. Eka est petite, maigre et pâle. En regardant ces deux femmes, vous pourriez penser : un asthmatique pourrait les abattre rien qu'en éternuant. Elles semblent frèles, faibles, négligeables, comme les créatures les plus vulnérables de l'humanité. On dirait les plus humbles héritières de la terre. Cette perception est incorrecte. Rien ne peut abattre Liza et Eka. Elles sont capables de faire face aux typhons, ouragans, tornades. Leur colonne vertébrale est en titane.
Les hommes naïfs du service de sécurité sont incapables d'arrêter Liza. Elle les cajole, les harangue, les repousse pour se frayer un chemin jusqu'à la salle où gît Alex, haletant dans son lit. Et ce pauvre et épuisé Docteur B. ! Quand il la voit arriver dans le couloir, il lève les bras en signe de capitulation. (Elle lui téléphone à n'importe quelle heure.) En même temps qu'elles ont alerté la planète entière pour sauver le bébé, les sœurs ont forcé la porte du ministre de la santé géorgien, et celle d'une antenne de télévision géorgienne. Liza a aussi contacté la femme de l'ancien président. Elle s'est aussi agenouillée à l'église de Mtskheta aux pieds de St Gabriel, un saint reconnu pour ses pouvoirs miraculeux.
Liza pleure peu. Elle sanglote de la façon dont les experts en démolition font sauter des bâtiments. Ses explosions sont intérieures, brèves et étouffées, afin d'éviter d'aggraver la situation. Eka ne pleure jamais. Les yeux fixés à terre, elle chancèle sur sa chaise dans une stupeur catatonique. Elle a passé la nuit à traduire des rapports médicaux destinés à cette armée de médecins polyglottes qui répondent comme des comptables.
« Comment traduit-on tachypnée ? » demande Eka.
Ça vient du grec ancien. Le mot pour chirurgie aussi, dérivé de cheir et ergon, qui expriment "main" et "action". Traumatisme nous vient du verbe diatetreno : percer, faire un trou, pénétrer.
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Comme les bancs des rameurs de l'Argo ont dû être tassés.
Le poète d'Alexandrie, Apollonios de Rhodes, précise que 50 argonautes ont répondu à l'appel : un ballast de super héros.
Il y avait le poète Orphée qui pouvait apitoyer les pierres avec sa lyre. Euphémos courait si vite sur les vagues grises de la mer qu'il ne se mouillait pas les pieds. Héraclès était l'homme le plus fort du monde. Ancaeus, un guerrier célèbre monta à bord vêtu d'une peau d'ours mainalien. (Son grand-père avait essayé de l'empêcher de partir en cachant sa hache de guerre.) Tiphys était le premier météorologiste : Il prédisait les tempêtes. Les frères ailés — les Boréades — étaient les fils du vent du nord. Mopsos décodait les messages secrets des oiseaux. Etc.
Si on compare Jason aux vedettes de son équipage, il apparaît comme un trublion. C'est vrai qu'il est brave, mais il est aussi vaniteux — un don Juan sans expérience, beau et passif : le premier modèle masculin au monde. C'est un choix étrange pour conduire une épopée grecque. Mais son manque de caractère est justement l'objectif.
L'histoire de la toison d'or précède la période classique de la civilisation grecque. Le même poème légèrement différent figure sur des tablettes hittites du début de l'âge de bronze. On peut concevoir que l'épopée de Jason corresponde à la fin de la période des chasseurs-cueilleurs, ou au cataclysme que constitue, pour l'humanité, l'apparition de l'agriculture. On y trouve un souffle débordant de nostalgie familier à tout public enchaîné de neuf heures à cinq heures à un travail monotone. Ça n'a rien à voir avec la liberté, ou l'autonomie. Il s'agit du destin.
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Petit-déjeuner à Tbilissi. La pluie tombe drue comme des cordes. La colline de Mtatsminda, le haut lieu de la ville est figée dans le gris. Liza et Eka sont assises à la table.
Eka — un professeur d'anglais, notre liaison et traductrice — annonce que Liza a décidé de renoncer au bébé. Elle veut donner Alex à quelqu'un qui a les ressources suffisantes pour le sauver. Liza dit à travers Eka qu'elle accepte le sacrifice. Elle me regarde gravement. Je suggère qu'il est déja difficile de trouver un hôpital étranger volontaire pour sauver l'enfant; trouver un couple assez riche pour adopter un bébé souffrant de problèmes cardiaques et pulmonaires congénitaux sera quasiment impossible.
Liza se penche en avant. Silencieusement, elle pose son front sur le bord de la table.
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Jason n'aurait pas acquis la toison d'or sans Médée. C'est là où repose le pivot de la quête.
Médée la sorcière. L'enchanteresse du Caucase. Elle trahit son riche pays, sa famille royale, sa propre âme pour l'amour de Jason. Elle est follement amoureuse. Elle utilise ses herbes et onguents pour protéger l'étranger grec et devenir son épouse. Elle le sauve du taureau cracheur de flammes. Elle ensorcelle le dragon aux écailles. Elle détourne la colère de son père. Jason gagne la gloire éternelle.
En échange, Médée devient l'archétype de la femme fatale.
D'abord, elle tue son frère pour Jason. Quand Jason l'abandonne en Grèce pour une autre princesse, elle assassine ses propres enfants. (ce qui explique Jason au bord du suicide.) Les Grecs voient Médée comme une mauvaise mère. Mais le plus terrible de ses pêchés : Elle se conduit comme un homme. Sa vengeance est celle d'un guerrier.
Liza aussi est seule. Je ne pose pas de question au sujet du père absent d'Alex. En fait, il y a peu d'hommes dans l'unité néonatale à l'hôpital de Tbilissi. Il y a surtout des femmes exténuées, les yeux cernés et leurs bébés malades. Branché à son ventilateur, Alex tremble dans son pyjama.
Je marche à travers le monde.
Le chemin des anciens m'a conduit d'Afrique à l'avenue de Rustaveli. Cette rue de la ville est bordée de magnifiques platanes qui ressemblent, en ce début de mai, à des parapluies verts. (les platanes sont symboles de renouveau en mythologie grecque.) Ici, les premiers humains ont parcouru des forêts primaires, et leurs pistes disparues contournent au sommet des collines les temples du feu des Zoroastriens, des citadelles du Moyen Âge, au-delà d'Aia, l'ancienne capitale de Colchide, jusque dans cette chambre glaciale où une armada de lits de bébés vire aujourd'hui d'un bord à l'autre comme de minuscules Argos.
La dernière fois que je vois le docteur B, il semble encore plus las que de coutume. Dans sa blouse chiffonnée, les cheveux en bataille, il agite tristement les mains au-dessus du dossier clinique du garçon. Le but est de sauver Alex de son petit corps malformé. C'est décidé. Le docteur B va faire de son mieux. « Il faut parfois prendre des risques. » dit-il en soupirant. Il se penche et fouille le tiroir de son bureau. Il sort une bouteille de vin rouge de Géorgie. un fin saperavi. Le bon docteur le tient sans mot dire. Son sourire est d'une tendresse infinie.
* Alex delighted his family and doctors by surviving his first life-saving surgery in Tbilisi on Friday, May 29. He remains on a ventilator in the hospital critical care unit. The medical team has informed the family that the baby faces multiple operations to correct anomalies on his right lung, heart, and thoracic blood vessels. While Georgia’s medical system is socialized, not all of these complex procedures are free. Readers wishing to contribute to Alex’s medical fund can donate to this site maintained by global friends of the family:
