« Soyez prudent, y'a un lion dans les rues », dit Nodar.
Ce n'est pas une mise en garde que l'on entend souvent en sortant d'un café équipé d'une cave à vin et d'une machine à expresso...
La dernière fois que je me suis soucié des grands carnivores, c'était il y a plus de deux ans dans la vallée du Rift en Éthiopie. Je ne suis pourtant plus en Afrique. J'ai pour but d'atteindre, à pied, la pointe sud de l'Amérique au cours des sept prochaines années. Et pourtant, Nodar, le propriétaire de mon bistrot tout à fait urbain à Tbilissi était très sérieux, bien qu'il eût tord sur le prédateur : il s'agissait d'un énorme tigre blanc du Bengale, et non d'un lion, qui avait lacéré à mort un homme en ville la veille. Le félin s'était échappé du zoo au cours d'une terrible inondation. Ce que Nodar et moi ne savions pas, c'est qu'un commando de police venait tout juste de l'abattre.
Depuis que la rivière est sortie de son lit en béton et qu'un déluge d'eau de pluie et de boue s'est abattu sur la ville ce week-end, Tbilissi est devenue l'étoile montante de la constellation infinie des catastrophes mondiales dont parlent les médias : une capitale du 21e siècle apparemment envahie par des animaux sauvages — hippopotames, lions, tigres et loups — libérés par une tempête record qui a détruit leurs cages.
Vito Uplisashvili fords a river of ruin after the devastating flood.
Paul Salopek
Des photos d'animaux sauvages désorientés déambulant sur les trottoirs et les ronds-points trempés font le buzz sur les réseaux sociaux, pourtant beaucoup de ces images sont fausses. Le fait que cette tragédie soit couverte par les médias comme s'il s'agissait d'un cirque laisse apparaître deux aspects contradictoires, mais irrépressibles du désir humain : la soif de spectacles dignes du Colisée et l'envie de voir les fameuses fantaisies de Rousseau devenir réalité. (Dernier rebondissement à Tbilissi : une vidéo télévisée d'un "volontaire africain" proposant de charmer le "tigre tueur" acculé afin de le faire sortir de l'entrepôt qui lui sert de tanière.) Entre-temps, le bilan humain, quant à lui, a été minimisé. Ou ignoré.
Le zoo se situait en contrebas d'un ravin. Les habitations environnantes ont elles aussi été emportées par les coulées de boue. Aux dernières nouvelles, dix-neuf Géorgiens sont morts, pour la plupart noyés. Trois d'entre eux étaient des employés du zoo. Des centaines de volontaires aident à déterrer la ville. Le gouvernement estime les dommages sur l'économie à 40 millions €. Mais pendant que la boue sèche, que les funérailles ont lieu et que les camions-bennes déblaient les maisons écrasées et les arbres arrachés, le symbole de ce désastre restera un hippopotame barbotant devant un magasin Swatch.
Zebras in their flooded zoo enclosure. Almost 20 people died too, though in anonymity.
Paul Salopek
La détresse des animaux innocents face aux conséquences de nos catastrophes naturelles est un vieux et puissant cliché.
Prenez par exemple les fables animalières des Indiens d'Amérique — ou n'importe quelle cosmologie primitive. Prenez l'Arche de Noé. Nous sommes tous dans le même bateau. Nous sommes des animaux aussi. Même un cynique accompli comme Christopher Hitchens admet que traiter ceux qui aiment les animaux d'humains attardés est absurde, car « on peut démontrer que les personnes qui se soucient — des forêts tropicales, des animaux, de l'injustice ou des dictatures — bien que fréquemment agaçantes, sont très souvent les mêmes personnes. »
L'un des jeunes lions tués durant l'inondation — ou possiblement abattu par les forces de l'ordre — s'appelait Shumba et vivait avec un caniche. C'était le chouchou des gens du coin. On a fait l'éloge posthume de ce lion. La presse internationale n'a toujours pas nommé l'homme, un ouvrier participant au déblayage, déchiqueté par le tigre. Mes pensées vont à sa famille.
