« Je n'ai pas de religion particulière ce matin. Mon dieu est le dieu des marcheurs. Si vous marchez assez longtemps, vous n'avez probablement besoin d'aucun autre dieu. » — En Patagonie, Bruce Chatwin (traduit par J. Chabert, 1977)
Mais qui est cette femme ?
Vêtue de noir de la tête aux pieds. Mince. Silencieuse. Son front pâle appuyé contre la pierre froide. Elle se tient debout dans un coin, le dos tourné, comme si elle avait été punie.
La minuscule église du 9ème siècle vibre autour d'elle. Des nonnes chantent des hymnes atonaux. Des enfants se tortillent au milieu d'une forêt de jambes. Des adultes gigotent, jettent un coup d'œil à leur téléphone d'un air endormi. (Le rituel orthodoxe géorgien dure des heures et des heures.) Je sors et vais marcher dehors, dans le jardin radieux autour du monastère historique de Bodbe. Je retourne à l'intérieur. La femme n'a pas bougé. Ce qu'elle doit être jeune et forte ! Est-elle en train de prier ? En transe ? Combien de temps va-t-elle rester là ? Toute la journée ? Une semaine ? Pour l'éternité ? Une nonne dodue traverse la foule de fidèles d'un pas lourd, un sac plastique rempli de muffins à la main — les hosties. Je tourne à nouveau la tête vers le coin de l'église : elle n'est plus là. Je m'éclipse par la porte de l'église. Je regarde par ici. Je regarde par là. La pieuse statue humaine semble avoir disparu. Mais à mes pieds se trouve une simple dalle blanche, une tombe vieille de 1 600 ans.
Était-ce elle ? Sainte Nino ?
St. Nino’s simple gravestone at the Bodbe Monastery.
Paul Salopek
Mais qui est sainte Nino ?
Une esclave chrétienne. Née aux alentours de 296, quelque part dans la Turquie des temps modernes semblerait-il. À 25 ans, elle apparut en Géorgie, une terre sauvage et nébuleuse : aux confins du monde classique. Elle priait jour et nuit. Sa notoriété de guérisseuse parvint jusqu'à la famille royale de l'Ibérie — c'est ainsi que l'est de la Géorgie était nommé à l'époque. Sans tarder, même la reine Nana se présenta à la cabane de la captive, fiévreuse, transportée sur un brancard. Nino la guérit elle aussi. En quelques années, le royaume entier se convertit au christianisme.
Nino était une marcheuse et une grimpeuse, comme tous les apôtres du Caucase. Ils traversaient en boîtant les hauts cols enneigés de l'Eurasie barbare en provenance d'autres mondes — la lointaine Jérusalem, la Méditerranée, Constantinople. L'accueil qu'ils recevaient n'était jamais chaleureux.
Pour toute récompense, Saint Grégoire l'Illuminateur, qui grandit à Césarée de Cappadoce, fut jeté dans une fosse. Il y dépérit pendant 12 ou 14 ans jusqu'à ce que lui aussi guérisse un souverain païen, Tiridate IV, atteint de lycanthropie. (Le roi se transformait, à la manière d'un loup-garou, en sanglier.) Ce miracle sacré lui valut la reconnaissance royale. Tiridate déclara l'Arménie première nation chrétienne en 300, des dizaines d'années avant Rome. Grégoire mourut heureux, en ermite, dans une cabane froide et humide.
Plus tôt encore, saint André de Galilée arriva dans la région. Il avait fait tout le chemin à pied depuis Kiev, une ville glaciale, au premier siècle. En retournant en Grèce, à la civilisation, il fut torturé et crucifié la tête en bas par le gouverneur romain d'Achaïe, un laquais de Néron. À Mtskheta en Géorgie, on vénère sous cloche l'os du pied de ce saint qui voyagea à travers l'Eurasie.
Le périple de Sainte Nino s'est, en revanche, déroulé presque sans embûches.
She got around: A shrine to St. Nino, the walking missionary of the Caucasus, at Mtskheta, Georgia.
Paul Salopek
Elle était une simple esclave. Du moins, c'est ainsi que la plus ancienne et sûrement la plus fidèle de ses biographies la décrit. Vraisemblablement, les pères de l'église ont plus tard rembourré son C.V. Ils l'ont inventée fille d'un patriarche de Jérusalem ou princesse romaine. Certains ont affirmé qu'elle avait échappé de justesse à un massacre de chrétiens en se jetant dans un rosier. Mais Nino n'a nul besoin d'être mise en scène comme une martyre. Elle était patiente, inébranlable et maligne. Elle balançait par les portes arrières (l'entrée réservée aux femmes) de chaque temple et palais les idôles de la pluie perses. Elle avait un style bien à elle. En Géorgie, le berceau de la plus vieille culture viticole au monde, elle transportait une croix faite de plants de vignes nouée avec ses propres cheveux.
Sans m'en rendre compte, la route que j'avais empruntée au petit bonheur la chance et qui m'avait conduit jusqu'en Géorgie était celle que Nino avait arpentée : par-dessus les montagnes du Caucase et sur les hauts plateaux fouettés par le vent du lac Paravani.
La neige étouffait toute progression. Une bourrasque m'arracha la tête. Mes pieds ressemblaient à deux bâtons de bois. Pendant un certain temps, j'ai bien cru que je n'y arriverais pas. À minuit, mes guides tambourinèrent à la porte d'un village. Le moine qui ouvrit la porte portait barbe et soutane. Il cligna des yeux dans la nuit hurlante, et les ouvrit grand sous la surprise. Derrière lui, deux autres moines géorgiens levèrent la tête de leur jeu d'échecs. Sur un mur était accroché la croix de sainte Nino aux bras tombants.
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