Paul Salopek parcourt à pied le chemin des premiers humains qui ont migré hors de l’Afrique et se sont aventurés dans le monde à l’âge de pierre. Sa marche ininterrompue de 34 000 km, appelée l’« Out of Eden Walk », est rapportée grâce à des articles de blog.
Les tables sont installées sur le bord de la route. Toutes sont vides. Elles sont fabriquées avec du plastique, du fer. Elles sont recouvertes de toiles cirées aux couleurs vives. Sur ces tables, on trouve : des salières bon marché, des sucrières, de la poussière noire de pots d’échappement. Leurs pieds s’enfoncent dans la boue. Ce sont des cafés de trottoir sans trottoirs dans l'est de l'Azerbaïdjan. Destinés aux voyageurs, ils sont tenus par des sans-abris. Les serveurs et les cuistots portent des vêtements de ferme froissés.
Çavad Huseynov, 11, with his grandfather, Nemat Huseynov, in the family’s roadside café in Azerbaijan. Çavad has no memory of a mountain homeland lost in the Nagorno-Karabakh war.
Paul Salopek
« C’était de la forêt lorsque l’on est arrivé, raconte Nemat Huseynov, 55 ans, propriétaire de café et patriarche d’une famille de réfugiés de la guerre du Haut-Karabakh. Nous sommes venus ici en bus. C’était en 1993. Nous n'avions rien. Nous avons abattu des arbres, vécu dans des tentes. Puis nous avons construit des cabanes. Maintenant, nous avons quelques chèvres. Nous vendons du pain et du thé en bord de route. Cette terre n’est pas à nous. Nous l’avons empruntée. »
Rufat Gojaynev, mon compagnon de marche, et moi nous délestons de nos sacs. Nous nous asseyons à table, fatigués. Nous avons sillonné les contreforts du Caucase pendant des jours. Nous sommes tombés sur l'une des plus anciennes communautés de réfugiés sur Terre.
Selon les Nations unies, au moins 243 millions de personnes vivent en-dehors de leurs pays d'origine. Environ 59 millions d'entre elles sont des réfugiés que des bouleversements économiques ou la guerre ont déracinés. L'histoire n'a pas vu une telle marée d'humanité désespérée depuis la Seconde Guerre mondiale. Depuis les premiers pas de l'Out of Eden Walk, je les ai rencontrés, vivants et morts, sur mon chemin. J'ai vu les corps de travailleurs migrants éthiopiens morts de soif dans le désert africain. J'ai vu des réfugiés syriens épuisés campés dans les prairies de Jordanie et de Turquie. Et aujourd'hui, essuyant leurs tables solitaires, ce sont les victimes vieillissantes de la guerre « gelée » du Haut-Karabakh, qui a éclaté il y a 27 ans.
« Nous attendons la paix depuis si longtemps, dit Huseynov, le propriétaire du café. Il pose deux petits verres de thé devant nous avec ses doigts de berger émoussés par le travail. Je parle de notre pays à mes enfants. Il est perché haut dans les montagnes à l'ouest de l'Azerbaïdjan. C'est un endroit magnifique. On faisait cuire des œufs durs dans les sources chaudes. L'air était pur. C'était un endroit riche. Il y a des mines d'or. Mais mes enfants ne le connaissent pas. Pour eux, c'est comme un rêve qui appartiendrait à quelqu'un d'autre. Ils ne connaissent que cet endroit, cette route, ce camp. »
Gyoychakh Huseynov fires up her bread oven, in Jalut, Azerbaijan. In a country rich in gas and oil, she uses scavenged sticks.
Paul Salopek
Dans le Caucase, le Haut-Karabakh est un volcan de douleur. C'est un conflit qui a craché un million, ou peut-être même plus, de réfugiés.
Voici comment le volcan a érupté : les montagnes du Haut-Karabakh, une superbe région isolée, ont fait partie de l'Azerbaïdjan pendant 70 ans, du temps de l'Union soviétique. Suite à la fin de la guerre froide, la majorité ethnique arménienne du Haut-Karabakh dénonça les efforts de suppression de leur culture. Elle exigea de rejoindre ses frères en Arménie, le pays voisin. Elle se rebella. Une brutale guerre de sécession contre le gouvernement azéri s'ensuivit. (Les rebelles l'appelèrent un acte de réparation.) L'Arménie prit le parti des insurgés. Sur le terrain, la pire espèce de combat éventra fermes, villes et villages : voisin contre voisin, une querelle de famille.
Les Azéris avaient vécu en paix avec les Arméniens pendant des générations. Ils partagaient leurs cuisines et leurs chansons. Mais à la fin des années 80, des camions remplis de réfugiés misérables quittaient le brasier qu'était devenu cette enclave. Quelques-uns roulaient tranquillement à l'ouest, vers l'Arménie, mais la plupart se dirigeaient en trombe vers l'est, en Azerbaïdjan. Environ 30 000 personnes, pour la plupart des civils, ont été tués des deux côtés. En 1994, un cessez-le-feu fut adopté, mais le sang continue à couler. Des douzaines de soldats azéris et arméniens meurent chaque année le long d'une tranchée que l'on appelle la « ligne de contact ».
« Dans le passé, nous avions de bons rapports avec les Arméniens, m'informe Huseynov, qui a vécu à Kelbadjar, une région de l'Azerbaïdjan désormais vidée de ses Azéris. Nous avions de la famille des deux côtés. Je veux retourner là-bas. Mais ça ne peut plus être comme avant. Il faut de vraies frontières. On ne peut plus vivre ensemble. »
Elshan Huseynov, a refugee since age six, missed a decade of schooling. “The war made it impossible, and now it’s too late for me.”
Paul Salopek
Cette amertume trouve un écho du côté arménien.
Des mois auparavant, j'avais voyagé en Arménie. J'ai pris le train depuis la Géorgie. La frontière du Haut-Karabakh, semblable à une entaille de couteau, traversait les prés en friche depuis un quart de siècle. Cet endroit ressemblait à une exposition de dioramas sur la bataille de Verdun. Des jeunes hommes nés après les premiers coups de feu de la guerre surveillaient encore les tranchées ennemies, figés dans le temps. Entre les adversaires, la confiance n'existe pas — les rapports humains, encore moins.
« Je ne peux plus vivre avec eux, pas moi, pas ma famille », dit Ara Kemalyan, un soldat de Stepanakert, la « capitale » du Haut-Karabakh. (La région séparatiste a déclaré son indépendance bien qu'aucune nation ne la reconnaisse.) Lorsqu'il était petit garçon, Kemalyan a perdu son père au combat. « La coexistance est impossible. Peut-être la prochaine génération. »
Quelques Arméniens chassés des villages autrefois mixtes du Haut-Karabakh vivent aujourd'hui dans des maisons abandonnées par les Azéris, qui ont eux-mêmes été expulsés d'autres villages anciennement mixtes ; certains de ces Azéris déplacés occupent, en retour, les maisons des Arméniens terrorisés qui ont fui l'Azerbaïdjan. De cette façon, ces deux communautés de réfugiés héritent parfois de leurs papiers peints respectifs. La souffrance se vit en symbiose dans le Caucase et empêche les vieilles blessures de se refermer.
Quarante ou cinquante familles de réfugiés s'accrochent à ce bord de route où mon guide Rufat Gojavec et moi reposons nos pieds. Ils occupent des maisons qui n'appartiennent plus à personne. Ils vivent dans des cabanes de fer et de contreplaqué, de carton et de bâches en plastique. Plus de 600 000 Azéris déplacés par la guerre vivent en Azerbaïdjan — 7% de la population du pays.
« Le jour où nous nous sommes enfuis, j'ai verrouillé la porte et caché la clé sous une pierre dans le jardin, raconte Huseynov. C'était il y a 22 ans. Peut-être qu'elle y est toujours. »
Il devient de plus en plus gêné. Il est assis à notre table. Il lève les yeux au ciel comme s'il examinait les nuages ou qu'il prédisait le temps. Plus tard, il nous raconte que sa maison a probablement été rasée il y a longtemps. Nous reprenons la route.
Wishful thinking: A refugee café near Jalut carries the name of a territory lost in the Nagorno-Karabakh conflict.
Paul Salopek
Goyajev et moi marchons lentement à côté de cafés de réfugiés qui portent le nom de territoires perdus, peints sur du bois de rebut. Les voitures vrombissent en passant. Toutes les tables sont vides, sans exception. C'est étrange. Qui s'arrêterait dans ce coin ? Ces tables semblent avoir été dressées pour des fantômes. Pour des voisins qui ne viendront jamais.
