Paul Salopek parcourt à pied le chemin des premiers humains qui ont migré hors de l’Afrique et se sont aventurés dans le monde à l’âge de pierre. Sa marche ininterrompue de 34 000 km, appelée l’« Out of Eden Walk », est rapportée grâce à des articles de blog.
C'est la main qui attire votre attention.
Elle appartient à un homme. Elle repose tendrement sur le visage de la femme. Allongés sur le côté – l'homme sur sa gauche, la femme sur sa droite – ils sont parfaitement face à face. Le genou de la femme vient se nicher au-dessus de celui de l'homme. Leurs regards semblent fixes. C'est un geste à la fois familier et universel, d'une intimité presque douloureuse. Et pourtant, leurs orbites sont vides. Le bout de leurs doigts est tombé depuis bien longtemps. Les secrets scellant cette étreinte ne seront jamais divulgués. Parce que ces deux amants anonymes – cette main sur la joue rend toute autre appellation absurde – ont presque 1 800 ans. Ils ont été découverts l'an dernier dans une sépulture au nord de l'Azerbaïdjan, une surprise de Saint-Valentin nous arrivant de l'Antiquité.
« Comme nous n'avons pas terminé nos analyses, nous ne savons pas encore qui ils sont, déclara Jeyhun Eminli, l'archéologue à l'origine de cette découverte. Nous ne savons pas même pas leur âge exact ou s'ils ont subi un traumatisme. »
Eminli, un homme aimable et démonstratif, chercheur à l'Académie nationale des sciences de la République d'Azerbaïdjan, révéla un autre détail séduisant : « Aucun des deux corps n'a été déplacé pour faire de la place à l'autre. Ils ont été enterrés ensemble. Ils sont probablement morts en même temps. »
Archaeologist Jeyhun Eminli and his colossal puzzle of medieval pottery at Old Gabala.
Paul Salopek
Mon guide Rufat Gojayev et moi avons parcouru les trois-quarts de l'Azerbaïdjan. Nous avons traversé les montagnes du Caucase petit à petit, sur des tapis d'herbe rouillée. Épuisés, nous avons zigzagué vers le sud, vers une plaine et son village du nom de Qabala. Là-bas, nous avons posé nos sacs dans un motel routier aux murs jaune-nicotine et appelé un taxi afin d'échapper à l'obscurité. Il nous déposa près d'un monument historique : un point quelconque sur une carte. Dans un pré, au loin, un homme bâti comme une armoire à glace marchait à grandes foulées, au milieu des fosses à ciel ouvert. Il aboyait des ordres aux ouvriers tout en gesticulant. Il recouvrit vigoureusement de bâches en plastique plus d'un million de morceaux de poteries. C'était Eminli, l'archéologue. Il nous invita à prendre le thé. Il nous montra ses squelettes chéris.
Les amoureux ont été retrouvés sur le site de l'ancienne Qabala, une « cité perdue » de 2 500 ans dont les ruines n'ont été redécouvertes qu'en 1959. Deux rivières assurent son irrigation et elle s'étend aujourd'hui sur 14 hectares de prairie. À cheval sur une route migratoire de l'âge de bronze, ce poste de traite de l'Antiquité devint plus tard un axe majeur sur la route de la soie. Pendant des siècles, l'ancienne Qabala, la capitale fortifiée d'un royaume pré-islamique, l'Albanie du Caucase (une culture qui n'a absolument aucun rapport avec l'Albanie européenne), prospéra. Et comme pour la plupart des colonies en plein essor, la cité attira une débandade de pilleurs géorgiens, mongols, perses et russes. Au 18ème siècle, elle fut décimée avec une telle minutie qu'elle disparut complètement des mémoires. De nos jours, sa mine d'artefacts donne un aperçu d'un immense pouvoir tentaculaire : du verre romain, des céramiques chinoises, un scarabée d'une lointaine Égypte. Ainsi que les couples de morts. Eminli en a trouvé quatre, tous d'époques différentes. L'un des couples était enterré à l'intérieur d'une grande jarre en argile.
Les humains s'inhument les uns les autres dans des postures amoureuses depuis au moins l'âge de pierre.
L'an dernier, en Grèce, un couple d'adolescents a été découvert dans un marais. Datant de plus de 6 000 ans, l'époque du néolithique, c'est l'un des plus anciens à avoir été exhumé à ce jour. Le couple a été retrouvé étroitement enlacé, blotti l'un contre l'autre. (Leur sépulture était jonchée de pointes de flèches.) En Roumanie, un homme et une femme du Moyen-Âge, enterrés main dans la main, leurs têtes tournées l'une vers l'autre, ont été surnommés « Roméo et Juliette ». La femme semblait jeune et en bonne santé ; l'homme était mort d'un coup à la poitrine. En Sibérie, des dizaines de sépultures androviennes datant de l'âge de bronze renfermaient des hommes et des femmes se tenant la main. Personne ne sait pourquoi. L'une des théories est tout à fait contraire à l'esprit de la Saint-Valentin : des archéologues ont suggéré, malgré des preuves insuffisantes, que les femmes avaient été assassinées à la mort de leurs maris, pour rejoindre leurs époux dans l'au-delà.
Les inhumations collectives ne sont pas rares dans le Caucase. Par exemple, plus d'une centaine de morts ont été exhumés d'un seul tumulus de l'âge de bronze en Azerbaïdjan. Dans un site azerbaïdjanais plus récent, de près de 2 500 ans, une femme a été retrouvée avec un enfant reposant sur son ventre. Et juste à côté, en Géorgie, le spectaculaire kourgane 3 d'Ananauri a mis au jour un chef de l'âge de bronze enterré dans un char avec six autres personnes.
« Ceux qui ont été enterré avec lui étaient peut-être des esclaves sacrifiés », avait expliqué Zurab Makharadze, un archéologue qui a exploré ce site. (Tous les corps du kourgane 3 d'Ananauri avaient été traités avec du miel.)
Mais les morts amoureux sont extrêmement rares. De toute évidence, les amants de l'ancienne Qabala sont la fierté d'Eminli.
Dead atop dead: Twelfth-century skeletons lay strewn in an ad hoc cemetery dug into the rubble of an older villa at Old Gabala.
Paul Salopek
« Ils ont vécu à une époque difficile, dit-il. Il y a eu tellement de mouvement par ici aux deuxième et troisième siècles avant J.-C. » Le royaume dirigeant d'Albanie lui-même, remarqua Eminli, englobait 26 tribus. Des pilleurs nomades attaquaient parfois les colonies. Les commerçants se déplaçaient dans le royaume. « Il est impossible de dire que ces deux-là venaient d'ici. »
Les objets déposés avec les corps des amoureux suggèrent un rang élevé. Huit godets en verre sont disposés entre eux. À cette époque, le verre était un luxe dans le Caucase. La lourde épée enveloppée entre leurs jambes semblerait indiquer l'appartenance de l'homme à une caste de guerriers, dit Eminli. Il haussa les épaules. Les recherches n'ont pas encore été publiées. Il refusa de spéculer.
Des feuilletons turcs gémissaient à travers les murs de ce motel miteux de Qabala. J'étais seul, assis dans ma chambre. Je contemplais des photos de ces amants de l'Antiquité. Ils vivraient sous verre, dans un musée. Leurs os étaient si propres. Tout dans ce geste de la main semblait si pur. Mais je savais que ce n'était pas le cas. Je fis mon sac pour reprendre la marche au petit matin.
