« Le désert enseigne en prenant. » William Langewiesche
Paul Salopek parcoure à pied le chemin des premiers humains qui ont migré hors de l’Afrique et se sont aventurés dans le monde à l’âge de pierre. Sa marche ininterrompue de plus de 33 500 km, appelée l’« Out of Eden Walk », est rapportée grâce à des articles de blog.
Le plateau de l’Ustyurt recouvre plus de 112 000 km carrés de l’Asie Centrale. La moitié de cette haute plaine au parfait nivelé se trouve dans le Kazakhstan de l’ouest. L’autre moitié s’étale vers l’Ouzbékistan. Cet immense paysage est en grande partie inconnu du monde extérieur et, à cause de son isolement extrême, sous-estimé même par les Kazakhs. L’Ustyurt abrite des troupeaux de gazelles, d’antilopes et de mouflons. Une réserve naturelle déserte sur l’Ustyurt pourrait figurer au patrimoine mondial de l’UNESCO. D’anciennes migrations ont traversé ses steppes échancrées : les chasseurs du Néolithique, les chameliers de la Route de la soie et les armées scythes, mongoles et russes. J’ai marché pendant l’été à travers ce territoire montagneux pratiquement désert avec deux hommes – Daulet Begendikov et Talgat Omarov – et un cheval transporteur kazakh. Notre voyage a sûrement été la première traversée à pied de l’Ustyurt en 80 ans, voire plus, depuis l’installation forcée des nomades d’Asie Centrale sous le régime de Staline.
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Les loups parcourent toujours l’Ustyurt.
Les chobans – les bergers kazakhs – font une distinction entre les « bons » loups et les « mauvais » loups. Un mauvais loup est un jeune mâle bêta qui, exilé de sa meute, rôde à travers les territoires, rendu fou par la solitude et massacrant chaque mouton qui se trouve sur son passage. (De tels loups vont tuer 30 animaux pour n’en manger qu’un, disent les bergers.) Un bon loup est le même mâle qui se bat contre un autre mâle et le tue ou bien le chasse d’un territoire établi. Dans ce cas, le mauvais loup se tiendra à distance des autres loups et ne chassera que sur la cime de l’horizon. Si vous êtes un choban et que vous travaillez dans un tel endroit, cet intrus devient en effet un bon loup, un loup-berger. Il protégera vos moutons.
Nomad hospitality: Onaihan Orynbaeva slaughtered a sheep for us.
Paul Salopek
Un soir, en promenant le cheval plus près du campement, j’ai entendu un sifflement.
C’était Omarov, mon guide, et un ami chasseur en visite. Ils me signalaient la présence de quatre loups à mes trousses, dans le noir. Ils les avaient identifé grâce à leur yeux. Les chats sauvages et les chacals fixent calmement des yeux la lumière d’une lampe de poche. Mais des loups, on n’en aperçoit le reflet de leur yeux, deux orbites vert pâle, que pour le plus bref des instants. Parce qu’ils disparaissent toujours une fois découverts. Parce qu’ils jettent des coups d’œil derrière eux en courant. Parce qu’ils haient les hommes.
Begendikov, mon compagnon de marche, tire parfois avec un pistolet de départ chargé à blanc, là où nous campons. Les détonations sont censées faire fuir les loups. Sous la poudre bleu glacial du ciel étoilé de l’Ustyurt, le pistolet fait pop pop.
C’est le son le plus petit au monde.
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Les djinns, ou les génies, ont toujours vécu sur l’Ustyurt.
Comment identifier l’un de ces esprits ?
Karim Junelbekov, un kazakh qui chasse au sommet de l’Ustyurt, me donne quelques conseils.
De loin, les djinns peuvent ressembler à des personnes ordinaires, même à un choban typique. Cependant, à mesure que l’on se rapproche, on en vient à remarquer quelque chose qui ne va pas : leurs pieds. Ils sont à l’envers. Ou plutôt : le pied gauche est attaché à la jambe droite et vice-versa. Baissez les yeux.
Les djinns ne sont pas tous maléfiques. Certains sont simplement malicieux, mais la plupart d’entre eux vous feront du mal. L’une des farces préférées des djinns est de vous embrouiller afin de vous faire perdre votre chemin. Ils apparaîtront sincères et vous offriront des directions bienvenues dans les prairies monotones de l’Ustyurt. Ils vous feront ensuite tourner en rond, encore et encore, jusqu’à ce que vous mouriez de soif.
Lorsqu’un djinn s’approche de vous, Junelbekov offre ces suggestions : asseyez-vous sur un rocher. Ne bougez pas. N’ayez pas peur. Ne réagissez pas à ce que le djinn vous dit. Gardez vos bonnes pensées en tête. Le djinn finira par s’ennuyer et s’en ira.
C’est un excellent conseil qui peut s’appliquer à beaucoup de situations, y compris l’aversion à la solitude.
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Storm camp.
Daulet Begendikov
Les tempêtes de l’Ustyurt ne ressemblent à aucune autre dans le monde. Leur violence est envoûtante, effroyable, sublime.
Une pluie torrentielle d’après-midi s’était transformée en glace. La grèle dégringolait à la manière des roulements à billes ; elle tombait en formant de brillantes colonnes blanches comme du marbre, comme des piliers de pierre translucide, contre les portails d’air bleu indigo.
« Cent pour cent magnifique ! s’est exclamé Begendikov, mon guide. (Les pourcentages lui servaient à nuancer son anglais imparfait : « Tu es à cent pour cent sous surveillance du KGB ! » « Cette route n’est pas bonne. Soixante-quinze pour cent. »)
Une autre tempête de l’Ustyurt révéla, sous une aube magenta, une steppe parsemée de pièces d’or brillantes ; l’effet d’un soleil ardent qui se reflétait dans des milliards de flaques d’eau.
Vous observez de telles scènes et ressentez des émotions. Vous pourrez en vous souvenir mais vous ne pourrez jamais vraiment les retrouver.
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Dana Begentayeva vivait sur les contours de l’Ustyurt.
Begentayeva était serveuse à Manata, une maison de thé. Faite de pierre, de vieux pneus et de rebuts de contreplaqué, la maison de thé était affalée aux côtés d’une grande route isolée. Des camionneurs en provenance de Turquie – du Kazakhstan, de l’Azerbaïdjan, de la Russie – y faisaient une pause en échange d’une assiette de mouton, de quelques heures de sommeil, d’une bière fraîche. Begentayeva leur donnait des ordres, les houspillait hors des cabines de douche et leur infligeait ses hurlements (suivis de clins d’œil) lorsqu’ils salissaient ses deux tables. Elle avait passé beaucoup de temps en compagnie d’hommes voyageurs.
Dana Begentayeva entertains another road warrior—this time, a national park ranger.
Paul Salopek
Nous avons marché jusqu’à Manata pour nous ravitailler.
« Comment tu t’appelles ? m’a demandé Begentayeva.
- Paul, lui ai-je répondu.
- Пол ? » Elle avait utilisé le mot russe pol : « sol »
« Paul, ai-je dit.
- Comment allez-vous, monsieur Sol, a-t-elle dit. Я Г-жа Потолок. Je suis mademoiselle Potolog. Mademoiselle Plafond. »
Je quittais le Kazakhstan. Nous nous dirigions vers la frontière ouzbèke. La maison de thé Manata se situait à la lisière la plus éloignée du monde bien délimité ; au carrefour du vent, de l’espace et des absences. Begentayeva versait du thé vert et de la vodka aux confins d’un ciel de steppes vides.
« J’aime cet endroit, m’a-t-elle dit. De l’air frais. Pas d’Internet. Pas de SMS. Pas de Whatsapp. Pas de distractions. »
Elle se plaignait toutefois avec honnêteté, de la façon qu’ont les gens de se plaindre auprès d’étrangers qu’ils ne verront plus jamais. Elle se plaignait du célibat, de se sentir ancienne à 30 ans. Plus tard, je l’ai vue arpenter le coucher de soleil poussiéreux vêtue de son corsaire. Elle faisait des allers et retours dans le désert, passait devant l’éolienne d’un vieux relais routier qui faisait tchouff tchouff. Elle agitait son téléphone portable en l’air, tentant d’attraper à la volée un murmure du monde extérieur. De l’autre côté de la route goudronnée gîsent les décombres d’un caravansérail de la Route de la soie du 14e siècle. Enfoui sous le cimetière oublié de cette ruine et transportant son torrent de mots contre le silence, un cable de téléphone à fibre optique.
