« J'étais avec les Absarokees quand ils ont quitté le champ de bataille comme une volée de moineaux. J'ai vu des Navajos poursuivre une antilope à pied, et étouffer son dernier soupir avec une poignée de pollen de maïs... Une femme du nom de Celle-qui-saisit-ce-qui-est-profond, m'a appris à danser, et une fois j'ai dansé jusqu'à pénétrer le soleil. Mais à l'automne 1826, dans le bassin de la Judith, un Pied-noir nommé Coyote-dans-le-camp m'avait déjà dit que tout ce que j'apprenais était faux. » — Le site d'une rivière, par Barry Lopez.
* * *
Le Gange coule partout.
C'est un fait difficile à saisir, quand on se tient sur ses rives en face de la ville de Bhagalpur, dans l'arrière-pays appauvri de l'Inde de l'Est.
La rivière nourricière du sous-continent — dont les flots alimentent le corps et l'âme d'un demi-milliard d'humains — glisse en un seul volumineux tracé d'un kilomètre de large : une ceinture d'eau, ancestrale et puissante, se déplaçant vers l'est et le sud-est, de sa source dans le glacier himalayen réduit de Gangotri, vers l'étouffant golfe du Bengale. Les eaux du Gange s'éclairent dans la lumière matinale. Elles deviennent d'abord brunes de boue, puis d'un bleu laiteux et flou, et scintillent à l'horizon, pâlissant avant de disparaître dans la pâleur blanchâtre du ciel.
A conveyor of sky-wept water where blind dolphins swim: The Ganges at the Vikramshila Gangetic Dolphin Sanctuary, Bhagalpur.
Out of Eden Walk
Par leur direction, les rivières réconfortent. Elles racontent une histoire familière. Elles sont les biographes du paysage. Elles ont une source, un débit, une fin. Comme nous, elles naissent, grandissent et meurent. Ondulant entre leurs rives, elles semblent tourbillonner sans relâche dans une même direction : vers le futur. Mais tout cela est faux et n'est qu'illusion.
Mahendra Mandal m'explique dans son champ de tomates.
« Il y a vingt ans, ce champ a disparu. Le fleuve l'a repris » dit Mandal, regardant en plissant les yeux le sable grossier de sa ferme riveraine. « J'ai attendu 16 ans pour retrouver mon champ. Pendant ce temps, J'ai travaillé à Khanpur comme journalier. J'ai vendu des bananes. Maintenant, mon champ m'est revenu. Et moi aussi je suis revenu. »
Le fermier montre un point à 50 mètres dans les courants limoneux : le coin submergé de la ferme familiale. Ici, le fleuve inonde ses berges régulièrement, ses crues recouvrent fermes et villages, s'étalant latéralement, parfois pendant des kilomètres, créant de nouvelles rives, des îles de sable colossales qu'on appelle chars. Une seule ligne ne peut définir le Gange. Une seule direction non plus. Il oscille de bas en haut. Au cours des années, il fait des écarts fous, parfois pendant des kilomètres. Le fleuve tourbillonne à travers le temps, aveugle comme les dauphins d'eau douce qui remontent à sa surface.
Mahendra Mahal, whose tomato fields are taken and returned by the Ganges.
Paul Salopek
Malgré tout : chaque centimètre carré de sa plaine inondable est recensé et approprié — même ceux qui sont temporairement submergés par le fleuve. Toute une succession de champs ancestraux disparaissent d'un côté de la rive pour émerger de l'autre. Les fermiers arpentent la rive en attendant que les eaux se retirent.
Ils attendent des mois. Des années. Une vie entière. Leurs enfants se rappellent — et attendent.
Aujourd'hui, Mahendra Mandal laboure les mêmes sédiments où il n'y a pas si longtemps des dauphins trainaient leurs nageoires dans les sombres remous, pour y trouver des mollusques à manger. Demain peut être, ou bien l'année prochaine, ce sera de nouveau le tour des dauphins de labourer les champs de Mandal. Ainsi, le Gange mourant joint et mélange la destinée des hommes et des dauphins dans ses eaux fantômes.
* * *
Il n'y a plus que 1 200 à 1 800 dauphins dans le Gange.
Sunil Kumar Choudhary, un écologiste au sanctuaire des dauphins gangétiques de Vikramshila — la seule réserve de dauphins de l'Inde — tente de sauver ces animaux. Pour cela, il a étudié l'histoire. Il a compris que pour sauver ces dauphins en voie d'extinction, il faut aussi sauver les pêcheurs du Gange qui sont aussi en danger. Ces communautés de pêcheurs ont été opprimées pendant des siècles par les panidars, les riches propriétaires riverains qui demandent un prix exorbitant pour accéder à leur rivière. Les pêcheurs ont commencé à manquer de nourriture quand les barrages ont été érigés sur le Gange, surtout après le géant Farakka en aval, qui a détruit les populations de hilsa, un poisson migrateur crucial. En leur payant une somme modeste, Choudhary a engagé les plus pauvres des pauvres à devenir les gardiens des mammifères aquatiques.
Choudhary me rejoint pour le thé à un restaurant de Bhagalpur. Il est sympathique et sans prétention : « Les dauphins mangent du poisson. Les hommes mangent du poisson. Y a-t-il compétition ? C'est possible. Les ressources diminuent énormément. Mais, soyons honnêtes. Les villageois ont utilisé les ressources du fleuve depuis des milliers d'années. Et le sanctuaire avec sa récente interdiction de pêcher leur a causé de grandes souffrances. Donc, si certains ont le droit d'aider à gérer les dauphins, ce sont bien eux. Ils les connaissent mieux que tout autre.
Néanmoins, le nombre de dauphins du sanctuaire a baissé ces dernières années, de 200 à approximativement 150.
Le plus grand péril de nos jours pour les dauphins du Gange ?
Les lignes droites, indique Choudhary : le dragage de nouveaux chenaux, dessinés en lignes droites pour le commerce fluvial qui détruisent la nature organique et les méandres du fleuve.
* * *
Plus d'un million de mètres cubes d'eaux usées non traitées empoisonnent le Gange chaque jour.
Quand le fleuve passe Varanasi, l'une des villes de pèlerinage les plus sacrées de l'hindouisme, où chaque jour des douzaines de corps sont brûlés sur des bûchers et leurs cendres répandues dans les eaux sacrées. Le nombre de bactéries fécales dans l'eau atteint 3 000 fois la limite jugée sûre pour la baignade. Pourtant, les gens s'y baignent pour se laver de leurs péchés. Beaucoup boivent dans le courant.
Des déchets de plastique et la pollution industrielle salissent aussi le fleuve sacré de l'Inde. Mais le problème le plus sérieux pour l'avenir du Gange est le manque d'eau.
Depuis de nombreuses années, le débit du fleuve baisse. Les écologistes attribuent la majeure partie du déficit à l'excessive extraction d'eau. Le pompage des nappes phréatiques a drastiquement baissé le niveau de ces nappes dans la plaine inondable. Le Gange est aussi étranglé par plus de 300 canaux d'irrigation et barrages hydroélectriques sur son chenal principal, et près de mille autres si vous comptez ses affluents. En outre, le climat est en train de changer. Les moussons qui remplissent le fleuve sont de moins en moins prévisibles. C'est un problème compliqué qui a paralysé les gouvernements successifs.
L'année dernière, Guru Das Agrawal, un éminent écologiste spécialisé sur le Gange a fait, à la manière de Gandhi, la grève de la faim pour protester contre des générations d'inactions gouvernementales. Agrawal a écrit des lettres enflammées au Premier Ministre, Narendra Modi, jurant de se laisser mourir de faim à moins que de véritables mesures ne soient finalement prises. Ses lettres sont restées sans réponse. Agrawal est décédé 111 jours après. Dans un tweet, le premier ministre a concédé qu' Agrawal « resterait toujours dans nos mémoires. »
* * *
Dans sa nouvelle « Le site d'une rivière », l'écrivain naturaliste Barry Lopez imagine au temps des pionniers, une rivière des plaines du Nebraska qui se retire littéralement et disparaît du paysage pour réapparaître plus tard ailleurs.
La rivière qui disparaît rend le protagoniste de Lopez, un explorateur européen du 19ème siècle nommé Foster, fou. Lopez écrit : « le Pawnee... dit à Foster que la terre, les rivières, n'appartenaient pas aux hommes, mais étaient là pour subvenir à leurs besoins, et que la terre, bien qu'elle soit satisfaite des Pawnees, était déçue par l'homme blanc. En conséquence, la terre avait donc décidé soudainement d'abandonner la rivière pour un temps afin de permettre aux hommes de prendre conscience de leur dépendance envers elle. »
* * *
Je marche à travers l'Inde.
Près des berges du Gange à Bhagalpur, mon compagnon de marche Siddharth Agarwal, un écologiste spécialisé en rivière me raconte une histoire écrite il y a une dizaine d'années par un voyageur sur l'éminent fleuve : depuis de nombreuses années sur le Kosi, un affluent du Gange dans l'État de Bihar, des inondations catastrophiques décimaient les villages et cultures le long de son cours, faisant tant de dégâts que les gens devinrent émaciés et épuisés à force de reconstruire leurs maisons.
Ce furent les femmes du coin qui décidèrent alors de prendre le problème en main.
Elles entrèrent dans le courant de la rivière, leurs saris flottant autour de leur taille, et versèrent un pot de vermillon — le pigment que portent les femmes mariées hindoues sur la raie de leurs cheveux — dans les eaux bouillonnantes.
« Elles ont grondé le Kosi pour sa folie » explique-t-il. « Elles voulaient qu'il soit sage. Elles ont demandé qu'il se calme, qu'il arrête d'être si indépendant, si têtu et téméraire.»
Avec un trait de vermillon, les femmes ont déclaré la rivière mariée.
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Mahendra Mahal, whose tomato fields are taken and returned by the Ganges.
Paul Salopek
Malgré tout : chaque centimètre carré de sa plaine inondable est recensé et approprié — même ceux qui sont temporairement submergés par le fleuve. Toute une succession de champs ancestraux disparaissent d'un côté de la rive pour émerger de l'autre. Les fermiers arpentent la rive en attendant que les eaux se retirent.
Ils attendent des mois. Des années. Une vie entière. Leurs enfants se rappellent — et attendent.
Aujourd'hui, Mahendra Mandal laboure les mêmes sédiments où il n'y a pas si longtemps des dauphins trainaient leurs nageoires dans les sombres remous, pour y trouver des mollusques à manger. Demain peut être, ou bien l'année prochaine, ce sera de nouveau le tour des dauphins de labourer les champs de Mandal. Ainsi, le Gange mourant joint et mélange la destinée des hommes et des dauphins dans ses eaux fantômes.
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Il n'y a plus que 1 200 à 1 800 dauphins dans le Gange.
Sunil Kumar Choudhary, un écologiste au sanctuaire des dauphins gangétiques de Vikramshila — la seule réserve de dauphins de l'Inde — tente de sauver ces animaux. Pour cela, il a étudié l'histoire. Il a compris que pour sauver ces dauphins en voie d'extinction, il faut aussi sauver les pêcheurs du Gange qui sont aussi en danger. Ces communautés de pêcheurs ont été opprimées pendant des siècles par les panidars, les riches propriétaires riverains qui demandent un prix exorbitant pour accéder à leur rivière. Les pêcheurs ont commencé à manquer de nourriture quand les barrages ont été érigés sur le Gange, surtout après le géant Farakka en aval, qui a détruit les populations de hilsa, un poisson migrateur crucial. En leur payant une somme modeste, Choudhary a engagé les plus pauvres des pauvres à devenir les gardiens des mammifères aquatiques.
Choudhary me rejoint pour le thé à un restaurant de Bhagalpur. Il est sympathique et sans prétention : « Les dauphins mangent du poisson. Les hommes mangent du poisson. Y a-t-il compétition ? C'est possible. Les ressources diminuent énormément. Mais, soyons honnêtes. Les villageois ont utilisé les ressources du fleuve depuis des milliers d'années. Et le sanctuaire avec sa récente interdiction de pêcher leur a causé de grandes souffrances. Donc, si certains ont le droit d'aider à gérer les dauphins, ce sont bien eux. Ils les connaissent mieux que tout autre.
Néanmoins, le nombre de dauphins du sanctuaire a baissé ces dernières années, de 200 à approximativement 150.
Le plus grand péril de nos jours pour les dauphins du Gange ?
Les lignes droites, indique Choudhary : le dragage de nouveaux chenaux, dessinés en lignes droites pour le commerce fluvial qui détruisent la nature organique et les méandres du fleuve.
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Plus d'un million de mètres cubes d'eaux usées non traitées empoisonnent le Gange chaque jour.
Quand le fleuve passe Varanasi, l'une des villes de pèlerinage les plus sacrées de l'hindouisme, où chaque jour des douzaines de corps sont brûlés sur des bûchers et leurs cendres répandues dans les eaux sacrées. Le nombre de bactéries fécales dans l'eau atteint 3 000 fois la limite jugée sûre pour la baignade. Pourtant, les gens s'y baignent pour se laver de leurs péchés. Beaucoup boivent dans le courant.
Des déchets de plastique et la pollution industrielle salissent aussi le fleuve sacré de l'Inde. Mais le problème le plus sérieux pour l'avenir du Gange est le manque d'eau.
Depuis de nombreuses années, le débit du fleuve baisse. Les écologistes attribuent la majeure partie du déficit à l'excessive extraction d'eau. Le pompage des nappes phréatiques a drastiquement baissé le niveau de ces nappes dans la plaine inondable. Le Gange est aussi étranglé par plus de 300 canaux d'irrigation et barrages hydroélectriques sur son chenal principal, et près de mille autres si vous comptez ses affluents. En outre, le climat est en train de changer. Les moussons qui remplissent le fleuve sont de moins en moins prévisibles. C'est un problème compliqué qui a paralysé les gouvernements successifs.
L'année dernière, Guru Das Agrawal, un éminent écologiste spécialisé sur le Gange a fait, à la manière de Gandhi, la grève de la faim pour protester contre des générations d'inactions gouvernementales. Agrawal a écrit des lettres enflammées au Premier Ministre, Narendra Modi, jurant de se laisser mourir de faim à moins que de véritables mesures ne soient finalement prises. Ses lettres sont restées sans réponse. Agrawal est décédé 111 jours après. Dans un tweet, le premier ministre a concédé qu' Agrawal « resterait toujours dans nos mémoires. »
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Dans sa nouvelle « Le site d'une rivière », l'écrivain naturaliste Barry Lopez imagine au temps des pionniers, une rivière des plaines du Nebraska qui se retire littéralement et disparaît du paysage pour réapparaître plus tard ailleurs.
La rivière qui disparaît rend le protagoniste de Lopez, un explorateur européen du 19ème siècle nommé Foster, fou. Lopez écrit : « le Pawnee... dit à Foster que la terre, les rivières, n'appartenaient pas aux hommes, mais étaient là pour subvenir à leurs besoins, et que la terre, bien qu'elle soit satisfaite des Pawnees, était déçue par l'homme blanc. En conséquence, la terre avait donc décidé soudainement d'abandonner la rivière pour un temps afin de permettre aux hommes de prendre conscience de leur dépendance envers elle. »
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Je marche à travers l'Inde.
Près des berges du Gange à Bhagalpur, mon compagnon de marche Siddharth Agarwal, un écologiste spécialisé en rivière me raconte une histoire écrite il y a une dizaine d'années par un voyageur sur l'éminent fleuve : depuis de nombreuses années sur le Kosi, un affluent du Gange dans l'État de Bihar, des inondations catastrophiques décimaient les villages et cultures le long de son cours, faisant tant de dégâts que les gens devinrent émaciés et épuisés à force de reconstruire leurs maisons.
Ce furent les femmes du coin qui décidèrent alors de prendre le problème en main.
Elles entrèrent dans le courant de la rivière, leurs saris flottant autour de leur taille, et versèrent un pot de vermillon — le pigment que portent les femmes mariées hindoues sur la raie de leurs cheveux — dans les eaux bouillonnantes.
« Elles ont grondé le Kosi pour sa folie » explique-t-il. « Elles voulaient qu'il soit sage. Elles ont demandé qu'il se calme, qu'il arrête d'être si indépendant, si têtu et téméraire.»
Avec un trait de vermillon, les femmes ont déclaré la rivière mariée.
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Poonam Devi, a fishmonger in Bhagalpur. “There’s no possibility of our fish coming back. We don’t even think about it anymore.”
Paul Salopek
Sur la berge boueuse d'un quartier de Bhagalpur, une femme nommée Poonam Devi me montre ce qu'elle vend. « Autrefois, nous pêchions des poissons grands comme le bras, » dit la poissonnière. « Maintenant, nous sommes contents d'en attraper qui sont plus longs que le doigt.»
Devi, qui vend son poisson depuis 35 ans, attrape une poignée de la pêche du jour dans un sac de sisal souillé : un menu fretin qui semble destiné à un aquarium d'enfant plutôt qu'au diner d'un humain. Ce poisson ne vient même pas du Gange. Elle achète des restes de poisson en provenance d'Andhra Pradesh, une ville de la côte à plusieurs centaine de kilomètres au sud.
« Notre fleuve n'a plus de poisson, » dit Devi en haussant tristement les épaules. « Ce n'est pas possible que notre poisson revienne. Nous n'y pensons même plus. »
Je traverse le Gange une dernière fois, dans une barque qui se dirige vers le nord.
Ma main traîne un moment dans le courant chaud et limoneux. Ce long vagabond sans vie. Il me semble que dans une vie ou dans une autre, ce fleuve a été partout dans le monde.
