Vous marchez jusqu'à ce que vos pieds disparaissent. Jusqu'à ce que tous vos repères d'étape s'effacent.
Le ciel devient un plan lisse. L'horizon n'est qu'un horizon. Le tic-tac de votre montre ralentit. Plantez dix millions de pas sur cette Terre, et votre cœur se reposera alors que votre ombre continuera de bouger. Regardez autour de vous. C'est un moment sacramentel.
La piste coupe généralement vers l'Est : vers le soleil levant.
À l'heure la plus chaude, vous vous orientez grâce à l'inclinaison de l'ombre des arbres d'un bleu délavé. Vous traversez 50 000 ans de pluie. Dans vos paumes crasseuses, vous tenez les puisettes en étain cabossées qui pendent aux puits éternels. La planète craque sous vos pieds tel un engrenage gigantesque, vous projetant à travers l'espace cartésien à 1 500 km à l'heure. Vous remarquez, en marchant, comment la sueur goutte régulièrement de chacun de vos doigts. Dans votre sillage, cela laisse des astérisques sombres dans la poussière.
Vous commencez à voir vos morts. La rivière apparaît pendant que vous vous chantez une chanson à moitié mémorisée.
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La rivière est votre route.
Le Brahmapoutre est un point d'interrogation de 3 000 km de long. À sa tête au Tibet : le Kailash sacré, la montagne de cristal. À ses pieds : la baie du Bengale. Fils à quatre têtes de Brahma et d'une mortelle, qui engendra un être aquatique, il fait partie en Inde des rares fleuves masculins.
Les sentiers le long des berges de la rivière à Jogighopa sont recouverts de sable. Des hommes et des femmes les foulent depuis mille ans. Ces gens portent des paniers de riz. Au-delà, des pirogues échouées. Au-delà, des rizières inondées luisant négligemment sous le soleil comme de vieux miroirs au cadre d'argent abîmé. Au-delà, du lent glissement du vaste tapis roulant convoyeur d'un milliard de poissons invisibles tombant en cascade par-delà la courbe du monde.
Un gardien de péage encaisse cinq roupies pour le privilège d'accéder à un rêve appelé le pont de Khelaupara.
Trois cents mètres de long. Neuf mètres de haut. Des milliers de tiges de bambous ont été liées, à la main, en corde, aux dimensions du corps humain. Ce chef-d'œuvre en forme d'araignée, est plus un dessin qu'une sculpture, et enjambe un affluent du Brahmapoutre. Il est démonté avant la mousson (et soigneusement remonté après la baisse du niveau de l'eau).
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Paddy fields line the banks of the Brahmaputra near Jogighopa.
Paul Salopek
Les moussons courent, palpitent, sur le Brahmapoutre au mois de Bohag.
Maintenant tu bouges vraiment : tu dois danser avec Bordoisila.
Chaque printemps, Bordoisila fuit son bon à rien de mari.
Elle souffle, en hurlant, et regagne le refuge qu'est la maison de sa mère à Assam. Son sari recouvert de feuilles fait se plier les palmiers à bétel. Son foulard gris-nuage ramasse la poussière des routes desséchées. Ses cheveux tourbillonnants arrachent les toits des maisons, faisant tourner l'étain scintillant dans un ciel en colère comme des chakrams aiguisés. Elle est belle et dangereuse. Mieux vaut chercher un abri. Bordoisila vous arracherait les cheveux. Elle vous meurtrirait la peau d'une pluie de plombs. Elle vous projetterait dans un fossé.
... nalbirinar paah, brahmaputrot halise jalise, boga koi bogoli nil aakaxot urise, aahise bohagi tai maa'kor ghoroloi bordoisila hoi ... « Le printemps est en visite chez elle. »
Puis elle est repartie.
Vous pouvez entendre le silence du Brahmapoutre après le passage de ces tempêtes.
La rivière est si immense, si puissante, si irrésistible, qu'elle recueille tous les sons du village, les enveloppe, les ratisse et les déverse dans le golfe du Bengale. Des cris d'enfants, le coup de marteau du forgeron, le pet des scooters, les cris des oiseaux (ces bruits remontent, en écho, dans les filets dégoulinants des lointains pêcheurs en mer. Les hameaux du Brahmapoutre sont les plus calmes d'Inde.
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A silk merchant in Guwahati, on the banks of the Brahmaputra.
Paul Salopek
Les gens des bancs de sable sont en grande partie musulmans.
Les îles fluviales peuvent être longues de plusieurs kilomètres. Elles sont agitées, toujours en mouvement.
Les bancs de sable cuits par le soleil ont la forme de poissons, de nuages, de larmes, et deux cents d'entre eux parsèment le cours du Brahmapoutre en aval de Guwahati. Ici résident certaines des personnes les plus pauvres de l'Assam. Tout le monde vous prévient. Mais vous ne leur faites pas attention. Vous marchez sur la route de la rivière jusqu'aux bancs de sable.
Au village de Goroimari, vous tanguez dans une boutique vide, assommé par la chaleur blanche de l'après-midi. Trente secondes plus tard, le commerçant vous invite à passer la nuit chez lui. Vous ne voulez pas vous imposer. Mais le commerçant insiste : vous restez donc. Vous vous lavez dans son bain. Vous mangez ses provisions. Vous dormez sous une moustiquaire dans sa maison. À l'aube, il exprime l'incrédulité devant l'idée de paiement. Il vous rit au nez. « Ah oui, le commerçant de Goroimari », raconte un homme sur la piste. Son père était un malade en phase terminale. Est-ce un cancer ? Totalement désespéré. Cette famille s'est ruinée avec des factures médicales. Maintenant, ils sont fauchés.
À quelques kilomètres en aval, vous voyez un garçon tremblant face à la mort après avoir crashé sa moto. Tentant de le ranimer, une femme en gémissant éclabousse son corps d'eau.
Out of Eden Walk
À quelques kilomètres en amont, vous regardez les enfants transporter des sacs de boue au sommet d'une digue. Ils créent un toboggan, et glissent sur leurs fesses en hurlant de joie.
Le Brahmapoutre est aveugle. Il emporte tout cela très loin.
C'est une chose sérieuse
D'être juste en vie
Ce matin frais
Dans un monde brisé
-— Mary Oliver
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The 300-yard-long Khelaupara bridge, made of bamboo roped together by hand, spans a tributary of the Brahmaputra. It is disassembled before the annual monsoon flood—and then carefully reassembled after the water level drops.
Paul Salopek
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Vous regardez ses eaux en marchant. Ses reflux ont des formes ovales, elliptiques, récurrentes. Ils font surface à intervalles réguliers. Ils sont comme les boucles infinies des dessins de Cy Twombly. Comme les hélices en spirale que votre système solaire fait à travers l'éther.
Les gens de la rivière vous demandent où vous allez.
Vous souriez. Vous ne ralentissez pas. Vous dites : je ne sais pas, je ne sais pas, arrêtez de demander.
