Les collines verdoyantes de l'État du Meghalaya (un site haut perché, détrempé, fripé et sillonné de ruisseaux, de la belle et lointaine terre du nord-est de l'Inde) peuvent être un supplice pour la marche.
Les pentes ondulées, drapées de brume, sont obstruées par la dense végétation d'une jungle gluante de boue. Pendant la mousson, les sentiers entre les villages plongent encore et encore dans des gorges d'où surgissent des cascades et des rivières déchaînées et infranchissables. Se frayer un chemin au milieu de ces obstacles naturels (dans un climat où il tombe chaque année 12 m d'eau de pluie) nécessite des orteils agiles, des poumons de fer et l'énergie indispensable à une attention de tous les instants. Cela exige des milliers d'années d'observation. L'expérience d'une vie entière. Des générations de savoir-faire.
Le résultat grâce à l'ingéniosité des gens de Khasi et de Jaintia qui pratiquent ces sentiers depuis leur plus jeune âge : des ponts vivants de racines d'arbres de la région de Cherrapunji.
Bound to endure: The aerial roots of a tree bridge in Meghalaya. The living structures are thought to last up to six centuries.
Paul Salopek
L'hévéa indien abondant localement, le ficus Elastica, produit de solides racines aériennes en forme de corde qui, lorsqu'elles sont attachées à un échafaudage de troncs de noix de bétel évidés ou attachés à des tiges de bambou, peuvent être façonnées patiemment pendant des décennies pour croître horizontalement au-dessus de ravins et de berges escarpées. Finalement, avec une douloureuse lenteur, mais inlassablement, les racines sont amadouées pour s'entrelacer et former les supports et les soutènements des passerelles vivantes qui peuvent supporter jusqu'à 50 personnes à la fois.
Les ponts modernes en bois ou en acier se dégradent rapidement dans les collines du Meghalaya, un haut lieu mondial de la diversité botanique (plus de 3 000 espèces de plantes à fleurs) et un carrefour de la culture humaine (trois grands groupes ethniques et des douzaines de clans). En revanche, les ponts en racines d'arbres durent 500 à 600 ans et se renforcent avec le temps.
Le passage à travers de telles structures (une rare et harmonieuse collaboration entre l'imagination humaine et la force croissante de la nature) est littéralement une expérience émouvante.
Les ponts racinaires de Cherrapunji donnent doucement, presque imperceptiblement, la foulée. Ils maintiennent le poids du corps d'une manière souple que l'inertie du béton et du métal ne pourra jamais égaler. Sous la main, à travers la rampe faite de tissu vivant, vous sentez l'immense pouvoir des arbres enlacés. Vous traversez le temps.
Certains de ces ponts vivants du Cherrapunji se développèrent quand le royaume féodal d'Ahom, des envahisseurs venus de ce qui est aujourd'hui le Myanmar, régnaient sur les collines du Meghalaya.
Ils portaient déjà des marcheurs quand, selon le « Rapport sur les collines du Khasi et du Jaintia - 1853 » par A.J.M. Mills (avec une introduction du Dr J.B. Battacharjee), le trafiquant britannique corrompu Harry Inglis terrorisait, par la torture et le meurtre, les gens de la zone frontalière, pendant les périodes 1830 et 1840. « Après sa mort, sa veuve installa le corps de son mari dans un cercueil de verre sur la véranda, disant aux Khasis « qu'il se relèverait d'entre les morts et se vengerait de quiconque s'en prendrait à elle, » écrivit un des historiens des collines de l'Est du Khasis. » Sophie jouait très logiquement de la peur que les Khasis ressentaient encore à l'égard du pouvoir d'Harry, même mort. »
Et ils portaient mon compagnon de marche, Priyanka Borpujari, et moi alors que nous avancions vers l'avenir, au-delà des chemins du nord-est de l'Inde.
Pour quelques étapes le long de notre long voyage, nous avancions doucement vers l'est, à travers le Myanmar, sur les ponts respirants. Dans une architecture faite de mémoire, de pluie et de lumière.
