L'hôtel à Yamurtalik a pris feu.
Une trousse de toilette de femme laissée dans la laverie brûlante s'est embrasée spontanément.
Le paysage d'Anatolie est comme un drapeau qui ondule dans la chaleur de l'été : oliveraies d'un vert poussiéreux, terre rouge, foncée comme du vin de Bourgogne, lacs contemplant le ciel limpide sans cligner leur œil de la couleur des bleuets. La planète tourne doucement sous nos pieds. Les horizons brûlants grincent vers nous. Nous dérangeons les sauterelles dans les herbes jaunes et sèches. Des tourbillons d'hirondelles plongent en quête de nourriture.
Âşık Veysel Şatıroğlu, le poète anatolien légendaire du 20ème siècle, connaissait bien ce pays. Rendu aveugle par la variole à sept ans, il apprit les vieilles chansons des troubadours alévis et les chanta de village en village. Il composa ses propres chansons. Celle-ci parle du chemin de la vie.
Je suis une route étroite et longue, je marche tout le jour, je marche toute la nuit, je ne sais trop dans quel pétrin je me trouve, je marche tout le jour, je marche toute la nuit.
...
Parfois elle semble une route sans fin. Le but est si loin, il est hors de vue, une minute, et le voyage est fini. Je marche tout le jour, je marche toute la nuit.
Âşık Veysel souffrit. Non seulement perdit-il la vue à cause de maladie, mais il était très pauvre. Ses parent moururent jeunes. Il fut contraint à se marier contre son gré. Son fils mourut en bas âge. Sa fille unique mourut peu de temps après. Ses chansons sont tristes. Mais comme c'était un poète humble et bon qui pardonnait les faiblesses humaines, elles sont pleines de douceur.
Une histoire :
La jeune épouse d'Âşık Veysel décida de l'abandonner et s'enfuir avec le serviteur de son frère. (Quelle jeune fille choisirait de se marrier avec un vieil homme aveugle dans l'Anatolie miséreuse de 1930 ? ) Le signal vint de nuit. Elle laissa le vieux poète ronflant dans son lit. Elle partit sur la pointe de ses pieds nus, se chaussa dehors sans faire de bruit, avant de déguerpir avec son amant. Mais quelque chose dans sa chaussure lui blessait le pied. Quelque caillou. Une motte de terre. Elle ne pouvait s'arrêter. Elle craignait d'être surprise. Elle craignait le scandale. Une fois loin du village, se sentant enfin en sécurité, elle chercha dans la chaussure et trouva ce qui pinçait ses orteils ⏤ une liasse de billets. Âşık Veysel avait appris son projet d'abandon. Et il voulait la remercier pour toutes les années qu'elle avait passé à l'aider à survivre.
En turc, le titre honoraire « aşık » veut dire « amoureux ». Il était donné à tous les troubadours itinérants de Turquie.
Video by Paul Salopek, Adam Jabari Jefferson
