La scène se déroule dans un bakkal aux murs de pierre.
Qu'est-ce qu'un bakkal ?
C'est un petit magasin familial. Mais pas seulement.
En Turquie, ce sont les ballons de football multicolores bon marché suspendus dans des filets devant la porte d'entrée qui permettent de reconnaître facilement un bakkal. Nous avons marché des centaines de kilomètres à travers l'Anatolie en nous servant de ces balises de navigation colorées. Pourquoi ? Parce qu’un bakkal est une oasis. On y trouve du jus de cerise et des bouteilles d'eau potable. Un bakkal offre un point d'ombre à l'abri du soleil brûlant. L'homme ou la femme derrière le comptoir distribue des itinéraires de voyages — aussi bien physiques que spirituels. Souvent, une tasse de thé est offerte. Au minimum, il y a un tabouret pour s'asseoir, reprendre son souffle, se reposer.
Mais le bakkal de Yelkovan Koyü — un avant-poste rural oublié par le temps — n'expose pas de ballons de football multicolores. On n'y entend pas non plus le bourdonnement d'un réfrigérateur à boissons. Il est sombre. Le comptoir est une simple planche de bois. C'est en réalité juste une pièce : l'entrée de la maison d'Omer Karadoğan.
Les enfants du village font irruption par la porte d'entrée, le dos courbé sous le poids des lourds seaux de boulgour ou d'orge qu'ils transportent. Ils posent les seaux sur une balance à pile. Karadoğan jette un coup d'œil à la pesée. Il gribouille des chiffres sur un bout de papier. Puis, il balaie d'un geste royal ses marchandises. Le grain est utilisé comme monnaie d'échange.
The currency of choice, wheat and barley.
Paul Salopek
"Nous sommes pauvres ici", reconnaît Karadoğan. C'est un homme bon. Il est pauvre lui aussi. "Nous n'avons pas tous les poches bien remplies en permanence", dit-il. "J'achète le grain et je le revends à Kâhta pour réaliser un petit bénéfice."
En échange, les fermiers kurdes du village obtiennent du savon ou du sel. Des piles ou des cigarettes. Des cahiers et d'autres fournitures scolaires. Ce qui marche le mieux, ce sont les bonbons et les sucreries.
« C'est le boulot des enfants de nettoyer le grain », explique Karadoğan. « Ça, c'est leur récompense. »
Ancient economy: unprocessed carbohydrates for processed ones. Children barter grain for candy in rural Anatolia.
Paul Salopek
Karadoğan échange 60 centimes de marchandises contre un kilogramme de grain. Avec un seau de récolte on peut acheter un paquet de cookies Gofello. Ou une barre chocolatée Çikobis. Le visage des filles et des garçons devient soudainement sérieux quand ils scrutent les étagères poussièreuses pour faire leur choix.
Adam Smith faisait preuve d'un mépris absolu à l'égard du troc. Il insistait sur la suprématie de l'argent et qualifiait le troc d'inefficace, bizarre et impossible à réguler. Les capitalistes soutiennent que les pièces de monnaie ont probablement été inventées en Turquie il y a 2 600 ans, précisément pour résoudre la « double coïncidence des besoins » du troc — l'obligation bancale selon laquelle chaque associé doit avoir besoin du produit exact qu'il échange.
Cela n'est pas un problème à Yelkovan Koyü. Karadoğan veut du grain. Les enfants veulent une hyperglycémie. Observer cet échange primitif est étrangement captivant. Un système économique de l'Âge de pierre perdure le long des sentiers de migration des premiers ancêtres en dehors de l'Afrique. Même Mustafa Filiz, mon guide pédestre raffiné, est hypnotisé.
Quelle leçon pouvons-nous en tirer ?
« Marcher me montre que je ne connais pas mon propre pays », dit Filiz en secouant la tête alors que nous sortons du magasin avec nos cochonneries achetées avec de l’argent.
