« Le passé n'est jamais mort. Il n'est même pas passé. »
— William Faulkner
Ils gisent, entassés à l'intérieur de cabanes en pierre, les morts.
Ce sont les hommes, les femmes et les enfants du village d'Anatori. Ils étaient khevsours, un peuple des montagnes robuste, guerrier, pour qui l'honneur est sacré et considéré comme descendant de croisés errants. Quand sont-ils morts — il y a 200, 300 ou 500 ans ? Personne ne le sait. Ce qui est certain, c'est que toutes les âmes ont péri — le village a été effacé. Décimé. Aujourd'hui, ses cryptes étranges, construites dans la roche grise et ressemblant à des cabanes, parsèment les versants d'un lointain ravin dans les hauteurs de la Géorgie, près de la frontière sauvage avec la Tchétchénie. Jetez un œil à travers les lucarnes des tombeaux : des crânes et des tibias délicats, ainsi que des pelvis et des os de doigts éparpillés, reposent sur des étagères poussiéreuses. Un détail important : ces gens sont entrés dans ces chambres de leur vivant. Ils se sont emmurés à l'intérieur, pierre par pierre.
L'histoire se déroule comme suit.
Anatori était un village prospère et heureux. Ses hommes maniaient le sabre et l'arc et étaient réputés pour leur bravoure au combat. (Les guerriers khevsours ont porté la cotte de maille médiévale jusqu'au beau milieu du 20ème siècle.) Les femmes du village étaient fortes et fidèles : elles pratiquaient le stsorperi, l'art de dormir chastement aux côtés de visiteurs masculins, une tradition ancienne de confiance, de discipline et d'hospitalité. Les montagnes du Caucase regorgeaient de moutons sauvages. La chasse était abondante.
Le maintien de cette harmonie était le devoir solennel du mkadre : le sage, ou l'aîné, du village.
Lonesome road in the Khevsureti region.
Paul Salopek
Dieu envoyait sa bénédiction aux habitants d'Anatori par le biais d'une colombe. L'oiseau éclatant descendait du ciel et atterrissait dans la main tendue du mkadre. Face aux paroles de la divinité, le cœur du vieil homme transpirait de joie. Et c'est à ce moment que s'engouffre le spectre de la tragédie primitive. Entre chaque visitation divine, le vieil homme, se faisant faible et boiteux, commençait à se languir toujours un peu plus de l'ivresse provoquée par l'apparition du messager à plumes. Il se mit donc à comploter avec le forgeron du village. Ils façonnèrent deux pointes en or et clouèrent la colombe à la terre. Mais ses pouvoirs disparurent. Ainsi commença la malédiction d'Anatori.
Les uns après les autres, les villageois tombèrent malades. Les uns après les autres, ils firent leurs adieux à leurs familles en pleurs. Ils s'engouffrèrent d'un pas incertain dans les cryptes bondées. Trébuchant sur les piles de cadavres, ils s'emmurèrent à l'intérieur des tombeaux. Soixante guerriers périrent en un jour. Un enfant courut à sa perte tout en jouant un petit air gai sur son luth. C'est ainsi que les malades espéraient sauver le reste de la population. (Selon les dires, un seul garçon aurait survécu. Il aurait été élevé pas très loin par des kistines, un peuple des montagnes de confession musulmane.)
« Ce serait intéressant de savoir quelle a été cette épidémie, s'interroge Eter Tataraidze, une célèbre poétesse et historienne de l'oralité au Centre national du folklore de Géorgie, à Tbilissi. Beaucoup de villages dans nos montagnes à l'est du pays ont construit de telles cryptes. Les gens se sacrifiaient pour les autres dès qu'une maladie se propageait. »
Tataraidze vient juste de passer deux heures à relater la légende d'Anatori avec grand soin, avec précision. C'est l'éternelle parabole du devoir de mémoire, du devoir de renoncement.
Visitors peer into a crypt.
Paul Salopek
J'étudie son visage — souriant, débordant de bonté et de sagesse et couronné de cheveux blancs. Je regarde celui de sa charmante traductrice, Tamar Akhobadze. Chacune possède une ossature typiquement géorgienne, comme un portrait de Picasso. Je pourrais tomber amoureux de ces femmes. À travers la fenêtre, le ciel d'octobre est aussi pâle et lisse que l'intérieur d'un coquillage et bientôt, je quitterai cette ville.
