Où est Ipnari ?
À droite ? À gauche ? Droit devant ? Ce petit village insaisissable s’évapore-t-il derrière nous ? Il est impossible de le savoir. Il est impossible de l'apercevoir. Dima Bit-Suleiman, mon guide de randonnée géorgien, et moi titubons à l’aveugle à travers le brouillard et la pluie des montagnes ruisselantes du sud de la Géorgie. Nous avançons à tâtons avec une visibilité proche de zéro. C'est comme trébucher à travers un paysage noyé dans une fumée glaciale. Une brume épaisse s’accumule dans nos bouches tandis que, haletant, nous gravissons et descendons des versants boueux : c’est le goût le plus pur au monde, comme de l’acier mouillé.
Cattle are the only pedestrians in misty Ipnari, a former German colony in the Caucasus. The steeply gabled house is of German vintage—possibly a hundred years old.
Paul Salopek
Ces montagnes spectrales semblent être sorties des pages de contes de fées européens et de romans de chevaliers et de dragons. Leurs villages de nuages apparaissent et disparaissent le long de chemins de forêt humides et hantés — un paysage mystérieux évoquant les fantômes. Une observation pertinente : nous cherchons les reliques d’une population disparue en Géorgie : les Allemands du Caucase.
Dans le village d’Ipnari que Bit-Suleiman et moi trouvons enfin par hasard, Rafik Aliyev, un ouvrier à la retraite au visage rougeaud et chaussé de bottes en caoutchouc, déclare : « On n’a rien à reprocher aux Allemands. Ils ont construit des choses. Nous, nous les détruisons. »
Aliyev nous montre d’un air triste les cinq dernières maisons allemandes de son village : des solides manoirs de pierre aux toits en bardeaux inclinés pour endurer les fortes chutes de neiges de l’Europe continentale. Les portes et les fenêtres des maisons sont alignées en forme de croix. Elles sont désormais habitées par des familles azéries. Ipnari est aujourd’hui essentiellement musulmane.
In Mamishlari, a typical farm breakfast: homemade cheeses. creams, bread, and winter-chilled apples.
Paul Salopek
Les premiers Allemands migrèrent dans le Caucase au début des années 1800. Ils amenèrent avec eux leur passion pour l’ordre, leurs angles droits, leurs bons fromages et bières souabes et leur éthique de travail protestante. Leurs colonies (Katharinenfeld, Elisabethtal, d’autres noms teutons) se multiplièrent, prospérèrent et s’enrichirent. Ils avaient un journal allemand et des écoles allemandes. Dans les années 40, rien qu’en Géorgie, plus de 24 000 Allemands s’épanouissaient dans 20 colonies. Staline déposséda toutefois ces colons bienvenus et « civilisateurs » de la protection que les tsars de l’Empire Russe leur avaient accordée. En 1941, lorsque les Nazis envahirent l’Union Soviétique, pratiquement tous les Allemands du Caucase furent envoyés dans les goulags de Sibérie ou d’Asie Centrale. Peu en sont revenus.
More ghostly faces: In Kazreti, a fading memorial to Georgian villagers killed in World War II.
Paul Salopek
« Mon père était un simple berger, dit Aliyev. On lui avait donné l’une de ces maisons allemandes. Il m’a raconté la fois où il avait appuyé sur un bouton et les lumières s’étaient allumées. Ça l’avait fait sursauter de peur. »
Fatima Aliyev, 70 ans, vit dans la « maison Steiger », nommée d’après son premier constructeur. Cette vieille dame souriante et sa famille nous nourrissent de leur beurre de pommes et fromage faits maison, de leur pain encore chaud, de leur confiture de framboises et des noix fraîchement ouvertes de leurs noyers. Ils nous invitent — deux inconnus trempés en route vers l’Azerbaïdjan — à dormir dans leurs lits, dans des chambres caverneuses. Ils désignent avec fierté quelques meubles allemands, qui datent ou non de l’époque des déportations de masse.
« Il y a 15 ans, des jeunes Allemands sont entrés dans notre jardin pour y dénicher l’or que leurs parents avaient enterré », raconte Fatima à table, nous passant ses petits légumes au vinaigre et sa crème blanche comme la neige. Dans un murmure, elle évoque d’autres butins de ce genre. Comme si c’était ça, le vrai trésor du Caucase.
