Traverser la mer Caspienne en bateau est une affaire délicate.
La mer Caspienne est une mer capricieuse — son humeur change rapidement, comme la couleur de ses eaux qui peut passer d'un vert placide, à un gris orageux ou lorsque ses eaux sont battues par le vent à un blanc dangereux. Ce plus grand lac du monde — car la mer Caspienne est réellement un lac, ses vastes eaux de la taille de l’Allemagne ne sont qu’un tiers aussi salées que la mer — a une navigation imprévisible, un jeu de patience. Les quais et les départs changent. Les horaires sont modifiés. Les cargos se balancent à l'ancre, attendant que les rafales de vent passent, attendant un mouillage. Et donc, je fais mes bagages, je les défais, je les refais. Mais Tural Aliyev, mon ami du port de Bakou en Azerbaïdjan, me garantit qu’aujourd’hui, il y aura un navire. Et je le crois. Aliyev a toujours raison. Il est l'homme que vous voudriez avoir à quai : le coup de main du vieux routier nanti de bonnes relations, un homme futé avec un œil d'expert pour la météo et les numéros privés de chaque capitaine et manutentionnaire de cargos en Azerbaïdjan.
« Sois prêt à minuit, » me dit Tural. « C'est pour de vrai maintenant. »
Et en effet à minuit, je transporte les vieux sacs, fanés par le soleil turc, de ma mule cargo sur la passerelle du MV Fikret Emirov. Je navigue à travers la mer Caspienne. Je me dirige vers la côte du Kazakhstan. Bientôt, je commencerai à marcher vers la Chine.
Qu'est-ce que le MV Fikret Emirov ? Un cargo de l'ère soviétique. Un roulier construit en 1985 en Allemagne de l'Est, qui a assuré son service sur la mer Caspienne et sur la mer Noire. Son équipage : des Azéris, des Russes, des Turcs. Il transporte des camions remplis de marchandises du Caucase vers l'Asie centrale et inversement : une vieille liaison sur la nouvelle route de la soie entre Europe et Asie. Je suis conduit dans une cabine vide par une intendante fatiguée, une blonde de l'Oural, nommée Irina. Le navire lève l'ancre à l'aube. Nous prenons la mer. Un petit tour et à peine une heure plus tard, retour au port de Bakou. Nous ne sommes allés nulle part ! Nous attendons, au point mort, pendant plusieurs heures.
Pourquoi ?
C'est impossible à savoir. C'est un vaisseau fantôme.
À bord, les 28 camionneurs turcs somnolent, enfermés dans les cabines de leurs véhicules immobilisés. Les quartiers de l’équipage sont interdits. Les couloirs sont totalement déserts : des tunnels inhabités en contreplaqué. Il n'y a pas âme qui vive sur le pont. Je suis assis dans ma cabine. Les murs de fer vibrent. Le navire grince, oscille, râle. C'est étrange, après avoir parcouru des milliers de kilomètres en Afrique, d'être arrêté comme cela en mer, d'être coupé du monde, isolé. (Mon téléphone est inutile.) Être piégé dans une gigantesque boîte à moteur. (Je ne peux pas débarquer; mon visa de sortie Azéri est validé.) Le soleil se couche sur les lointaines plaines brunes d'Azerbaïdjan. Je flotte au large, sur les surfaces ondoyantes de l'air et de l'eau. Je flotte dans les limbes entre des continents. Je m'endors.
Il fait nuit noire lorsque je me réveille. Nous sommes en route.
Le navire, étonnamment, reste vide. Je prends possession de ses 128 mètres de long. Je fais les cent pas, sur son bastingage désert et tremblant. Je baisse les yeux sur l'écume qui monte en spirale de la coque, se mêle aux vagues couleur charbon de bois, en un marbre vivant. La mer Caspienne. Demeure des navigateurs et marchands persans quiachetaient dans les bazars des plages des soieries qu'ils expédiaient à Venise. Refuge pour Stepan Razin, le pirate cosaque du XVIIe siècle. (Le tsar a disloqué ses bras et ses jambes, l'a marqué au fer, a versé de l'eau glacée sur sa tête rasée, a jeté ses entrailles à ses chiens.) Espace pour de vastes réserves sous-marines de gaz et de pétrole. Abri pour le dernier esturgeon sauvage — source du caviar noir — pour les peu soignés marchands vikings, pour un triton qui chante aux poissons.
Le vent souffle toute la nuit — un vent froid du nord appelé le khazri. Les trois mêmes mouettes planent au-dessus de la superstructure pendant toute la traversée. Je vais à l'intérieur. Je ressors des heures plus tard. Je lève les yeux. Les oiseaux sont là. Sans un seul coup d'aile, ils atteignent un nouveau sous-continent.
