Les paysages portent-ils en eux les essences amères de la souffrance humaine passée ?
Les atrocités de masse modifient-elles les délicates nuances bleues des ombres projetées (par exemple) par le mouvement des herbes des steppes ? Ou modifient-elles le vol des oiseaux de proie ?
Et quel équilibre entre mémoire et oubli peut aider les cultures traumatisées à tendre vers la guérison ?
J'avais ces questions à l'esprit alors que je parcourais près de 1 600 kilomètres à travers l'Est de la Turquie et du Caucase, l'un des coins les plus magnifiques — et hantés par la guerre — de la planète. Ce sont également des questions que je me pose dans la cinquième partie de la série d'histoires d'« Out of Eden Walk » dans l'édition papier du magazine National Geographic, désormais disponible en ligne. (Lisez le début de l'histoire ci-dessous.)
Ces préoccupations peuvent sembler abstraites. Mais l'héritage, comme une plaie ouverte, des massacres de masse d'Arméniens de 1915 dans l'Empire ottoman — l'État précédant celui de la Turquie moderne — continue de souiller politiquement et économiquement la région, entravant les progrès, enfermant les anciens voisins dans des récits de dénis et de griefs, et appauvrissant tous les intéressés. Je dédie cette marche de bout en bout à travers l’un des conflits politiques les plus difficiles au monde à tous mes amis marcheurs — Arméniens, Turcs, Kurdes et Azerbaïdjanais — qui ont partagé avec moi le chagrin et la beauté déchirante de leur pays.
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Extrait de l'histoire dans le National Geographic, « Ghostlands » :
Un million d'Arméniens — certains disent plus, d'autres moins — ont été tués il y a un siècle dans l'Empire ottoman, prédécesseur de la Turquie moderne.
Un cénotaphe en pierre à Erevan, capitale de l'Arménie, commémore ce tragique événement : le Medz Yeghern, ou « grande catastrophe » du peuple arménien. Chaque printemps — le 24 avril — lorsque les pogroms ont commencé — plusieurs milliers de pèlerins gravissent une colline dans la ville jusqu'à ce sanctuaire. Ils défilent devant une flamme éternelle, symbole de la mémoire éternelle, pour déposer une petite montagne de fleurs coupées. À seulement 100 kilomètres au nord-ouest et à quelques centaines de mètres de la frontière turque, se trouvent les ruines du monument le plus ancien et peut-être le plus représentatif de la violence subie par les Arméniens : Ani.
Qu'est-ce qu'Ani ? Ani était la capitale médiévale du puissant royaume arménien situé à l'est de l'Anatolie — la vaste péninsule asiatique qui constitue aujourd'hui la majeure partie de la Turquie — et enjambant les ramifications du nord de la route de la soie. C'était une riche métropole où grouillaient 100 000 âmes. Ses bazars débordaient de fourrures, d'épices, de métaux précieux. Un haut mur de pierre pâle le protégeait. Réputée pour être la « ville aux 1 001 églises, » Ani rivalisait avec Constantinople. Elle représentait l'épanouissement de la culture arménienne. Aujourd'hui, elle tombe en ruine au sommet d'un plateau isolé et martelé par le soleil — constellé de cathédrales brisées et de rues vides au milieu d'herbes jaunes, une ruine désolée et emportée par le vent. J'y suis allé. Je marche à travers le monde. Je retrace, à pied, les chemins des premiers ancêtres qui ont quitté l’Afrique pour errer à travers le monde. Je n'ai rien vu durant mon voyage de plus beau et de plus triste qu'Ani.
« Ils ne mentionnent même pas les Arméniens, » s’étonne Murat Yazar, mon guide de marche kurde.
Et c'est vrai : sur les pancartes du gouvernement turc érigées pour les touristes, les bâtisseurs d’Ani ne sont pas nommés. C'est intentionnel. Il n'y a plus d'Arméniens à Ani. Pas même dans l'histoire officielle. Alors, comme le rappelle la colline Tsitsernakaberd à Erevan, Ani est un monument à oublier…
Lisez en plus dans le dernier numéro du National Geographic.
