Nous allons vers le Nord, le long de la Mer Caspienne, une mer fermée, occupant une large faille entre l'Asie et l'Europe, et dont les vagues vert-de-gris se brisent sur des rivages 30 mètres en dessous du niveau des océans. Nous dépassons des pêcheurs emmitouflés dans des cagoules blanches contre le vent glacial. Nous enjambons des serpents écrasés sur la route. Nous avançons dans des bandes de coquillages minuscules qui brillent au soleil comme des rubans d'écume. Nous bifurquons vers l'Est à travers de pâturages fripés jusqu'à un cimetière qui contient un homme sans tête.
Il s'appelle Esembet: C'est un de ces humbles guerriers de la lutte universelle pour la liberté.
Esembet était un pasteur Musulman, un nomade Adai, un guerrier qui ne s'est pas incliné devant le pouvoir de la Russie impériale quand celle-ci a annexé le Kazakhstan au début du 19ème siècle, presque de la même manière que les Américains ont utilisé pour coloniser le Far West: c'est à dire avec une armée de chasseurs à cheval, des forts au bout du monde, des fusils à âme lisse, le télégraphe, et des pots-de-vin pour les chefs indigènes. Des officiers Russes ont apporté la tête d'Esembet au tsar à St Petersbourg en 1820. Le tsar a haussé les épaules et a renvoyé la tête. Maintenant le corps et la tête sont réunis à côté d'un mausolée construit avec les mâts de vieux voiliers Russes. (il y a si peu d'arbres dans le Kazakhstan occidental.)
"Approche tes mains plus près" dit le guardien à longue robe du cimetière tout en tisonnant le feu de suif de mouton qui sert à nous purifier cérémonieusement dans sa fumée. "les flammes de nos ancètres ne brulent pas."
Maze of wealth: navigating oil and gas pipelines in Mangystau.
Paul Salopek
Nous continuons notre randonnée.
Nous sommes quatre. Nous empruntons les routes de la Soie qui se dirigent vers l'Est et les anciens khanats de Khiva et Bukhara.
Talgat Omarov, le traducteur, travaillait auparavant dans l'industrie pétrolière. Maintenant, il vend de la viande halal dans la boucherie familiale à Aktau. (vous ne verrez aucune photo de Talgat, Musulman dévoté, il rejette toute image gravée et refuse d'être photographié) Notre logisticien s'appelle Daulet Begendikov. C'est un ancien soldat, qui a aussi été enquêteur de police judicière, magistrat civil, et directeur de gymnase. Ils se sont tous deux engagés pour un périple de 600 kilomètres à travers cette région riche en pétrole qu'est le Mangystau - le Texas du Kazakhstan - pour des raisons diverses: fierté pour leur pays, curiosité, éducation, aventure. Notre quatrième compagnon, un poney de trait plus ou moins pelé du nom d' Alex Moen, ne revèle aucune opinion.
Le deuxième jour nous nous heurtons aux pipelines. Ces capillaires d'acier à hauteur de taille transportent le gaz et le pétrole à travers les steppes vers les raffineries Européennes. Ce sont des obstacles que le cheval ne peut franchir. Il n'y a rien d'autre à faire que de hausser les épaules et les contourner, soit à droite, soit à gauche.
Nous continuons jusqu'à une ferme isolée, occupée par une femme qui me donne un couteau en cadeau. Le manche est taillé dans une corne d'antilope. La lame vient d'un vieux couteau de cuisine affilé comme une lame de rasoir. Aliya Tovurbayeva, 41 ans, a passé sa vie comme bergère. Elle aime l'air pur et la vie paisible. Pour les jeunes, les steppes sans reception pour leur portable et leur télé, seraient comme une prison. Leur moralité est en baisse. Quand je demande à Tovurbayeva si elle a des conseils pour la route, elle ajoute: "La plupart des gens sont des menteurs, il ne faut pas trop leur faire confiance."
Aliya Tovurbayeva, modern pioneer of the steppe.
Paul Salopek
Nous continuons à marcher. Nous campons.
Les steppes sont comme un bol gigantesque. Les bords se recourbent à la rencontre d'un ciel de porcelaine. Les sentiers de la plaine montent jusqu'à l'horizon, jusqu'aux nuages. des tortues les empruntent.
Le troisième jour, nous rencontrons un homme qui nous salue du pas de sa porte en caleçon. Il cherche son fusil de chasse, nous le montre avec fièrté, et le charge. Et toujours en caleçon, il nous fait visiter sa maison avec l'arme en bandoulière sur son épaule osseuse. Il s'appelle Kyrlybek Utetilyenov, et c'est un amateur historien. En caleçon il nous harangue sur Beket-Ata, un mystique Sufi du 18ème siecle qui établit des mosquées cachées dans les steppes, et qui priait en se servant d'un code numérique, comme la Kabbale. ("786" voulait dire: Bismillah Al-Rahman Al-Rahim", la première phrase du Coran.) Toujours en caleçon, il nous joue un air sur son dombra, le luth à deux cordes de l'Asie Centrale.
Kyrlybek Utetilyenov playing the dombra in his longjohns.
Paul Salopek
Nou continuons de marcher, cette fois dans le sépia d'une tempête de sable.
En deux minutes nos cils en sont pleins. Je crève une série de cloques sur les pieds de Begendikov qui refuse d'abandonner. "allez, allez, allez" dit-il. Des coquelicots rouge-sang parsèment des étendues d'herbe infinies.
Au sommet d'une colline, et entourée de chameaux blatèrants, nous trouvons la cabane de Jamila Utekeyeva. Elle vient de l'Uzbekistan. Elle essait de rassembler ses chameaux récalcitrants, elle trait une chamelle. A 25 ans, elle a un bébé mais pas de mari. Elle dit qu'elle n'aime pas du tout les steppes, que la solitude est terrible, et elle rêve de travailler un jour dans un restaurant en ville. Elle nous sert un petit déjeuner de pain qu'elle a fait, de confiture d'abricot et de shobat - le lait écumeux de chamelle. Dans la cour, je la regarde travailler. elle se baisse pour cueillir des fleurs, les hume un instant avant de les jeter. Ce ne sont que des chardons épineux.
Nous traversons des troupeaux éparpillés de chevaux sauvages.
Des étalons hennissent, se cabrent, se ruent sur les juments pour les mordre. Nous sommes allongés sur l'herbe des steppes, dans l'ombre étroite de lampadaires, et nous nous déplaçons avec l'ombre
Hors du village de Zhyngyldy, un homme nous invite aimablement à nous reposer chez lui. Sa maison est un vrai palais. C'est un officier en retraite de la police contre la corruption. Sa salle à manger a 20 mètres de long. A l'honneur: un portrait de lui vétu de la simple tunique de coton blanc d'un pelerin du Hajj en grandeur naturelle. Sa belle-fille mélange le koumiss - lait de jument fermenté - dans la machine à laver. Mon guide Omarov et moi faisons la course avec les enfants de la maison jusqu'à une source où les chevaux s'abreuvent. J'en suis étourdi. On se croirait dans les herbages du paradis.
Cela fait une semaine que nous marchons. Maintenant, c'est le repos.
Dans l'après-midi, le chauffeur engagé pour conduire notre camion de ravitaillement arrive et nous dit en baillant que la route d'Aktau, notre point de départ est assommante et lui a pris plus d'une heure.
