Kubla Khan: "Ce que tu vois, est-ce toujours derrière toi? Ton voyage se passe-t'il seulement au passé?
Marco Polo: "les futurs qui ne sont pas réalisés sont seulement des branches du passé: des branches mortes.
- Villes Invisibles, par Italo Calvino
Nous avançons lentement à travers le monde.
Le soleil fond un trou ardent dans le ciel: Les steppes sont chauffées à blanc comme sous le rayon solaire concentré sous une loupe. Pas un nuage, pas un souffle à part le déplacement d'air dérisoire soulevé par nos pas.
Nous sommes trois. Aziz Khalmuradov, mon guide Ouzbek se traîne derrière nous, ses pieds couverts de cloques sanglantes. Notre cowboy, Jaikhan Bekniyazov qui s'occupe de l'âne est en proie à un malaise mystérieux qui lui provoque des vertiges - une insolation, ou peut être simplement un cas extrème de mal du pays. Nous avançons péniblement à raison de 25 à 30 kilomètres par jour à travers la steppe brûlante vers le cœur du Karakalpakstan, le plus obscur "Stan" de l'Asie Centrale, une région aride, semi-autonome de l'Ouzbékistan. La terre s'écrase sous nos pas qui nous poussent vers un nouveau lever de soleil, vers Khiva, l'ancien Khanat aux murs de terre crue, vers l'impossible à imaginer glaciale Sibérie, et vers Béleuli.
Béleuli: un amas de pierres ruinées, un caravansérail de la Route de la Soie perdu dans les pâturages roussis du Karakalpakstan, un phénomène de globalisation avant-garde, un chef d'œuvre d'art, un avertissement.
Nous trouvons le site loin des routes pavées. (il n' y a qu'une seule route pavée dans les 165,000 kilomètres carrés du Karakalpakstan.) Béleuli est rarement visitée. Ses bâtiments se sont depuis longtemps désintégrés en amas de briques, pierres et gravier. Même aveuglé par le soleil, on est malgré tout ému devant ces vestiges crayeux: Béleuli était un chef d'œuvre d'Asie Centrale, une merveille d'ingénuité, d'architecture et de conception.
"Sa construction était adroite." me dit Shamil Amirov, un archéologue de la branche de Karakalpakstan de l'Académie des Sciences de l'Ouzbékistan. "Béleuli était terriblement isolée. Elle a été construite pour pouvoir subvenir à ses propres besoins."
Les murs de l'avant-poste étaient défensifs pour protéger le trésor des caravanes contre les attaques de nomades. Pour bénéficier à fond de la fraîcheur des brises, les marchands occupaient les appartements du premier étage au dessus d'une grande place. (le rez-de-chaussée servait d'écurie aux chameaux, chevaux et ânes porteurs de marchandise.) Il y avait là aussi des étalages de marché, des ateliers d'artisans, des bains, et une caserne de soldats. Les marchandises transitaires remplissaient les entrepots: de l'or, des épices, des médicaments, des tapis, des porcelaines, et d'autres objets de luxe. Au centre de la grand place ce trouvait un énorme abreuvoir de la grandeur d'une piscine d'hôtel.
Video by Paul Salopek
L'avant-poste de Béleuli était l'équivalent médieval de la Station Spatiale Internationale.
On semait du blé le long de mares intermittantes. ces cultures suffisaient aux besoins de la boulangerie et des troupeaux locaux. Mais le plus impressionant était le système de citernes arrondies et couvertes de pierres appelées sardobas pour le stockage des eaux de pluie. L'eau des orages érratiques des steppes était récupérée à l'aide d'un réseau compliqué de rigoles en brique. Pendant que les marchands de Béleuli buvaient de l'eau propre au robinet, les 40,000 habitants de Londres mal lavés, marchaient crottés jusqu'à la cheville dans la fange des rues.
Qui a conçu Béleuli?
La réponse est incroyable: les Mongols, ces nomades ravageurs de civilisations, ces cavaliers de l'Apocalypse, ces cauchemars de citadins, ces cigales humaines.
Après avoir détruit le puissant empire économique de Khorezm en 1221, les hordes de Genghis Khan commencèrent à imposer leur propre tax sur le commerce de l'Inde, de Chine, et d'Europe s'écoulant à travers la région à dos de chameau. Le pillage et les massacres étaient une chose appétissante, mais le commerce bien plus avantageux. Pour encourager ce traffic lucratif, les chefs Mongols firent construire une série d'auberges espacées l'une de l'autre à une journée de voyage par chameau à travers du plateau d'Ustyurt, une immensité désertique de plats salins, et de désert épineux qui isolait les villes prospères le long du fleuve Oxus en Asie Centrale des centres commerciaux sur la mer caspienne. (aujourd'hui, le plateau d'Ustyurt qui s'étend sur une partie de l'Ouzbékistan et du Kazahkstan est toujours aussi désolé). En fait, les Mongols ont financé un système original d'autoroutes avec des aires d'accueil et de repos fortifiées. L'ampleur de ses artères commerciales étaient quasiment globale pour leur époque. Des céramiques de la Horde d'Or sont enchassées dans les murs de l'abbaye orthodoxe de Vlatadon à Thessaloniki en Grèce, et du graffiti italien est gravé sur les murs de Béleuli.
"Ce sont des noms de marchands" dit l'archéologue Amirov. "Ils datent du 14ème siècle, c'est à dire du temps de Marco Polo."
Les ruines parlent d'un passé éteint, de silences immuables, d'histoire stagnante, d'une inertie de granit. Mais c'est seulement une illusion.
Béleuli and la Route de la Soie - et toute histoire, comme celle de notre bref séjour au soleil - est le produit d'une inconstante évolution, la victime d'évènements impondérables, de forces arbitraires, de mouvements imprévus, et de chance.
"Avant les caravansérails, la Route de la Soie se faisait par bateau," dit Amirov. Les navires transportaient les marchandises jusqu'à la Mer Caspienne en empruntant l'Amou-Daria."
Mais l'ancien fleuve changea son cours et abandonna son lit vers la Mer Caspienne pour se diriger vers le nord et la Mer d'Aral. Alors le commerce passa de bateau à dos de chameau, et on construisit Béleuli.
Un changement de climat. Un tourbillon de tendances économiques d'ampleur mondiale, des empires vacillants, une rivière mourante. Un capitaine de navire Portugais passant timidement le Cap de Bonne-Espérance. Une puce infectée d'un bacille transportée par un archer Mongol. (la peste bubonique voyagea sur la Route de la Soie: Au port de Caffa, le terminus occidental de la bretelle de Béleuli, les envahisseurs Mongols catapultèrent des cadavres de pestifiés par dessus les murs de la ville, propageant l'infame contagion qui allait décimer l'Europe.) Et tous ces évènements chaotiques ont convergé sur Béleuli.
Je demande à Sagun Ezjanov, le jeune cheminot qui nous a guidé pendant les derniers kilomètres jusqu'à ce site archéologique remarquable: "Es-tu fier de tes ancètres?
"Ce n'étaient pas mes ancètres" répond Ezjanov en haussant les épaules.
Il a un visage de Sioux, ce jeune autochtone du Karakalpak, descendant de ces nomades qui attaquaient les relais de la Route de la Soie.
Et nous continuons. A l'aube, nous avançons vers nos ombres bleutées, qui s'allongent loin derrière nous vers l'horizon du désert. Nous les rencontrerons un jour ces ombres.Tout périple sur terre décrit ce cercle éventuel. Mais, on ne peut en rien compter sur le destin.
