Je vous présente Nurseyt Abdullaev : un étudiant Ouzbek, nerveux, aventureux, énergique, toujours positif, une autre innocente victime de cette marche à travers le monde.
Je crie à Abdullaev : « Est-ce que ça va ? » (Il est à la traîne, loin derrière, sur une route de ferme.)
« Bien ! Bien ! » hurle-t-il, en faisant un signe de la main et en souriant.
Mais Abdullaev ne va pas bien. Mon guide de marche provisoire à travers les brûlants après-midis de l'Ouest Ouzbek est manifestement boiteux car quatre ampoules ont transformé ses pieds en objets de misère et de torture. Au village suivant, Abdullaev retire de ses pieds brûlants, ce qui semble être des chaussures de bowling des années 50. Au fond de ses chaussettes sont collées des serviettes hygiéniques.
« Cela m'étonne, » dit Abdullaev. « C'est censé être le moyen le plus efficace pour prévenir les ampoules. » (Plus tard, quand j'ai partagé ce remède avec une amie new-yorkaise, elle a répondu : « Preuve que les maxi-protections sont vraiment totalement inutiles ».)
Bienvenue à la douloureuse réalité – une vérité podologique cachée et hideuse – résultant de la traversée laborieuse de quatre continents : l'apparition de cloques.
Nurseyt Abdullaev’s (failed) anti-blister device: women’s sanitary pads.
Paul Salopek
Je parcours la planète. Le long du chemin, j'écris des histoires. Je mène des interviews. Je prends des photos. Je me suis perdu, retrouvé et perdu à nouveau. Et constamment, j'implore mes compagnons de route de m'alerter dès que leurs pieds commencent à chauffer, à faire mal, de s'arrêter avant que de vraies blessures n'apparaissent, afin de prendre des mesures préventives. Ils ne le font jamais. Pas une fois. (Nous savons tous comment marcher !) Et donc : j'ai appliqué des mètres carrés de bandages. J'ai débobiné des kilomètres de bandes médicales. J'ai utilisé de l'eau oxygénée, du mercurochrome, de l'alcool, de la graisse de mouton, de l'huile de table, du talc, de la glace, de l'eau salée, et de ma propre salive contre une constellation de trous brûlés dans les pieds des gens. De tels remèdes sont innombrables. Je suis un alchimiste en traitement d'ampoules.
En Ouzbékistan, le jeune Abdullaev remplace mon compagnon de marche habituel, Aziz Khalmuradov, qui a été mis sur la touche par un virus grippal et... un feu ardent d'ampoules éparpillées sous ses orteils.
Avant Khalmuradov, il y a eu Daulet Begendikov. Begendikov et moi avons traversé 402 kilomètres de steppe sauvage kazakhe. Ses pieds étaient momifiés par les bandages. Il a utilisé la totalité de notre équipement médical et vidé en chemin les pharmacies des villages traversés. Pourtant, Begendikov a persévéré. (« Allez ! Allez ! Allez ! » s'encourageait-il chaque fois qu'il se levait, comme un poilu de la guerre des tranchées s'apprêtant à monter à l'assaut.)
Avant Begendikov, il y a eu Ana Jegnaradze, l'agréable compagne d'une semaine dans la Géorgie accidentée. Elle enlevait ses chaussures à chaque pause. (« Laissez vos ampoules respirer. ») Sur ses pieds brûlants nous appliquions du Chacha, une puissante eau-de-vie géorgienne.
Avant la Géorgie, mon guide Kurde, Murat Yazar, avait traversé en coup de vent la Turquie orientale. Les pieds d'Yazar ont la taille de canoës. Aucune chaussure ne lui va. A un moment, son gros orteil bandé semblait agiter le drapeau blanc de capitulation et il termina le parcours en tongs.
Et cetera. J'ai percé des ampoules tout le long du chemin, depuis la ligne de départ de l' « Out of Eden » walk dans la vallée du Rift en Éthiopie. Le tableau d'honneur de pieds sacrifiés dans ce projet fou est infini.
D'où cet aveu de culpabilité : pour des raisons que je ne peux pas expliquer je n'attrape pas d'ampoules.
Je n'ai souffert que de deux ampoules durant les 8 046 kilomètres parcourus depuis mon départ d'Afrique, il y a plus de trois ans. La première est apparue sur les routes d'asphalte brûlant, au beau milieu de l'été chypriote. Mon amie Zoe Anastasiou, en tête dans son pick-up cabossé me guidait à travers l'île, de boulangerie en boulangerie, de site archéologique en site archéologique. « Je connais un bon endroit pour manger à 25 kilomètres d'ici » me dit-elle un jour. C'était à 40. Et cette nuit-là, je fixais tristement ce douloureux cratère dans mon pied, tout à coup conscient de ma propre mortalité. Un continent plus loin, dans le Kazakhstan, un cheval bâté a marché sur ma chaussure et provoqué l'apparition d'une seconde cloque. (Les chevaux ne sont pas à l'abri; ils peuvent avoir les sabots endoloris.) Mais c'est tout. C'est un mystère.
J'essaye de contenir ma fierté d'être presque à l'abri des cloques. Mais je suis humain. Un des points culminants de mon trek hivernal à travers l'Azerbaïdjan fut d'observer mon partenaire, Rufat Gojayev — un homme de fer, « l'athlète national de l'année 2012 », un athlète d'envergure internationale qui me dépassait aisément — attrape une ampoule. Désolé pour ça, Rufat. Ha.
Les ampoules, je suppose, ont été avec nous depuis l'aube de la bipédie. Ou au moins depuis la douteuse invention de la chaussure. (Laquelle est revendiquée par les Arméniens, depuis la découverte d'une pantoufle de pointure 38, vieille de 5 500 ans, dans une grotte du Caucase. Pourtant, voici le problème : la faiblesse anatomique de nos petits orteils suggère que la pratique des pieds chaussés les ait attendris, d'où les ampoules qui apparurent, peut-être, il y a plus 40 000 ans.)
Pendant ce temps, mon camarade de marche habituel en Ouzbékistan, Aziz Khalmuradov, a maintenant repris du service.
« Regarde ce que je porte. » dit-il fièrement.
Des serviettes hygiéniques garnissent l'intérieur de ses chaussures. En-dessus, des bas de femme en nylon maintiennent ses épaisses chaussettes de randonnée. Un vieil ami de la famille, un colonel d'infanterie retraité, lui a recommandé ce système. C'est à toute épreuve contre les frottements de la route. Cette méthode contre les ampoules a été testée par l'infanterie ouzbèke.
Nous marchons une journée et Khalmuradov attrape des ampoules.
