Des hyènes se sont faufillées dans le camp la nuit dernière.
Leurs pas feutrés, une douce cadence comme les tapes de l'index contre la paume de la main.
Ahmed Alema Hessan, mon guide, blame les Issas: les nomades de langue Somalie qui sont les enemis traditionnels des Afars - leurs monstres éternels, voleurs de bétail, envahisseurs venus du Sud et de l'Est, des déserts austères de Djibouti et de la Somalie. Leurs campagnes de rapine ont déraillé nos progrès, et nous ont forcés à marcher au cœur de la nuit. Les Issas tirent sur les Afars, et les Afars répondent de la même manière. Cette ancienne guerre pastorale est-elle réelle? ou bien imaginée et amplifiée? une simple écharde parmi des tragédies bien plus redoutables comme le réchauffement planétaire, l'empiètement des projets d'irrigation, les sècheresses - c'est difficile de savoir. C'est trop enraciné, trop implacable, trop mythifié.
"D'abord, en 1930, Je m'étais opposé aux tueries incessantes des Afars, mais, peu après, j'avais accepté leur genre de vie, et je n'ai jamais ressenti le désir de les voir soumis à un contrôle étranger et civilisé."
Portrait of two Afar (Asaimara Danakil) warriors, standing, wearing knives across their waists from which hang leather tassels denoting how many men each has killed. The man on the left is Hamdo Ouga, a young Asaimara chief who was killed by warriors of the rival Adoimara Danakil tribe a few days after this photograph was taken. Copyright Pitt Rivers Museum, University of Oxford
Comme notre petite caravane retrace le chemin des premiers humains hors de l'Afrique, notre piste croise de temps en temps les pas fantômes de l'homme qui écrivit cette phrase sinistre, Sir Wilfred Thesiger - un iconoclaste Anglais, écrivain, photographe, loup solitaire, homme hors de son temps, le dernier des explorateurs aristocratiques.
Après une longue vie, Thesiger est décédé en 2003, le cartilage de ses genous usé par une vie passée à marcher. C'était un artistocrate efflanqué, au nez cassé, et à la chevelure noire et broussailleuse. Il fut connu au milieu du siècle dernier pour ces longues randonnées pieds nus parmi les bédouins de l'Arabie Saoudite. (il mourut presque de soif en traversant le désert d'Arabie (Rub' al Khali) non pas une fois mais deux.) Il erra avec les nomades Bakhtiaris en Iran. Il explora le reste de l'Afghanistan encore inconnu. Pourtant il est renommé, non pour ses aventures mais pour son art.
Ses livres ont pour sujet le déclin des sociétés pré-industrielles - Les Sables d'Arabie (Arabian Sands), Les Arabes des Marais (Marsh Arabs), Les Visions d'un Nomade (Visions of a Nomad) - sont délicieusement écrits sans être sentimentaux. Ils offrent des portraits nuancés de mondes maintenant disparus, et des louanges pour les sociétés traditionelles en proie à des bouleversements radicaux. Et ses photos de nomades en noir et blanc, certaines franchement homoérotiques, reflètent une tendresse qu'il ne montrait personnellement que rarement. Thesiger préférait jouer l'homme sévère. Il détestait le modernisme. Même à 80 ans, il vivait seul au Kenya dans un bidonville au désert. Son terme pour les voitures: "Des abominations."
L'Anglais solitaire commença son extraordinaire carrière errante ici, où les vents de sable décapent la terre jusqu'à l'os, dans le triangle Afar d'Ethiopie. (il était né, le fils d'un diplomate Anglais, dans une case de terre cuite à Addis-Abeba.)
En 1934, à 23 ans, avec une caravane de chameaux et des gardes armés fournis par son ami, l'empereur Haïlé Sélassié, ce champion de boxe d'Eton se dirigea vers la Mer Rouge à travers du territoire des Danakils hostiles, comme on appelait les Afars à l'époque. Le long du chemin, il collectionna des oiseaux, se barricadant dans sa tente la nuit contre les razzias des guerriers. Il écrivait des lettres respectueuses à sa mère. "Tout va splendidement bien... j'ai obtenu des hôtages de chaque cheftain pour m'assurer de leur bonne conduite."
View of Wilfred Thesiger’s expedition party setting out from the Awash Station at the start of his 1933-4 Awash expedition. Copyright Pitt Rivers Museum, University of Oxford
Il est responsable d' avoir répandu la légende des Afars comme étant les nomades les plus belliqueux du monde.
" Un enfant mâle de n'importe quel age, même au sein est compté comme coup quand il est tué. Ils castrent toujours leurs victimes, même ceux qui sont encore vivants, si c'est possible de le faire."
Le livre de Thesiger sur cette expédition: Journal Danakil est rempli d'érotisme. Il était très jeune. Il vit ce qu'il voulait voir, omettant le contexte historique: Les Afars appartenaient à un large empire Musulman, pastoral et commercial; Ils s'étaient battus de temps à autre pendant plusieurs générations dans un conflit amer avec des voisins envahisseurs, dont les Chrétiens Orthodoxes d'Ethiopie. Thesiger était armé et dans leur territoire sans invitation. Son expédition cheminait à travers d' une culture militarisée.
" Comme je jetais un regard autour de la clairière où les guerriers étaient accroupis, " disait-il avec animation 80 ans plus tard en parlant de sa première visite au sultan d'Aussa, le roi xénophobe des Afars, "...Je savais que cette recontre au clair de lune dans l'Afrique inconnue avec ce potentat sauvage qui haïssait les Européens, était la réalisation des rêves de mon enfance."
Thesiger serait comfortable aujourd'hui dans la plupart du Nord-Est de l'Ethiopie.
Mont Ayelu, un cone volcanique parfait, s'élève de la Vallée du Rift dans le bleu translucent de la fumée des feux de bois. Nos chameaux, comme ceux de Thesiger ont acquis des personnalités. Le gros Suma a'tuli est un Sufi stoïque; le petit tétu A'urta annonce son mécontentement en secouant sa cargaison par terre. Le soir, le vieil explorateur trouverait du récomfort dans les bruits de batterie de cuisine et les murmures autour de notre feu de camp. Miraculeusement, la faune n'est pas farouche. Les autruches se nimbent d'or dans la lumière du coucher. Et moi aussi j'essaie de rencontrer le roi élusif des Afars.
Nous levons le camp. Nous continuons.
Nous passons des forêts clairsemées d'acacias. Nous passons les cases arrondies des Afars qui nous regardent avec insistance ("un effet étrange que d'être épié continuellement...") Nous passons des hommes avec des sortes d'herminettes qui semblent venir tout droit de l'Âge de Bronze. Ils coupent les arbres raréfiés pour faire du charbon de bois. Nous passons quelques jardins maraîchers de maïs, de pastèques et d'oignons. Finalement, nous arrivons à la célèbre Asita - appelée autrefois Aussa, une oasis, et la capitale traditionelle du sultanat Afar. Ses étroites ruelles couronnent un plateau noir dans un méandre isolé de la rivière Awash. Nous sommes chez le roi après une journée de 38 kilomètres.
"Allô? Allô?" I crie dans mon téléphone, après avoir fait le numéro du Sultan Afar actuel. "Son Excellence est-elle disponible?"
Son Excellence Hanfareh Ali Mirah: l'héritier de la lignée royale datant de 1730, petit-neveu du sultan qui fit à Thesiger le don d'une douzaine d'outres de lait, deux de ghee, et deux bœufs. (un pot-de-vin pour le faire partir.) Cela fait des semaines, des mois que j'essaie de parvenir à son excellence. crotté de poussière, me voila sur un toit d'Asaita, mon téléphone collé sur l'oreille. (c'est là que les gents dorment.) Mon sarong Afar, qu'on appelle ici shire est tout raide de sueur sèche. je pue le chameau et la fumée. J'ai subsisté jusqu'alors grâce au pain d'orge sans levain des nomades et au lait de leurs chèvres.
" Rappelez ce soir après 20 hr," me dit le serviteur.
Ce que je fais. Mais le sultan, diplomate de profession, est un homme politique moderne qui se déplace sans cesse par quatre-quatre, pour arbitrer les disputes de propriétés, accorder des bourses, et distribuer des colis de nourriture en cas d'urgence, et n'est pas disponible après 20 hr. Il n'est jamais disponible. Il n'y aura ni ghee, ni bœufs pour moi. A ma dernière tentative d'appel, il est très loin de la terre des Afars. Où est-il? Il est en Europe. En France.
