Nous quittons le désert et entrons là où la terre se soulève et retombe sous nos pas en de longues vagues régulières comme du velours côtelé — des champs de sable labourés —. Les collines de Wadi Rum s'estompent dans une lumière couleur de fer. La nuit tombe. Il fait de plus en plus froid. Un chemin nous conduit à travers une obscurité de plus en plus densevers des tentes dont l'intérieur luit, comme des méduses en cloche à la dérive dans une mer sans soleil. Nous attachons nos deux mules chargées à de lourdes pierres. Nous approchons de la première tente. « Sala’am aleukum, » appelle Hamoudi Enwaje’ al Bedu, mon guide. Vivre un jour de plus. Une réfugiée et sa fille attendent...
« Sala’am aleukum, » appelle Hamoudi Enwaje’ al Bedul, mon guide.
Another day of life. A refugee and her daughter wait for the sun to warm the world.
Paul Salopek
La tente, qui avait été bruyante de voix, se tut. Un homme rejette le rabat et après un échange en arabe de moins de 30 secondes, nous fait signe d'entrer. Quinze personnes sont assises sur des matelas en mousse. Une femme au visage triste, recouvertede pull-overs superposés — des tatouages traditionnels bleus parsèment chacune de ses joues ridées, son menton — charge du bois dans un petit poêle. Elle nous invite à nous asseoir près du feu, dans un cercle d'enfants aux regards fixes, aux cheveux en bataille. Elle nous verse du thé sirupeux dans des verres. Elle nous sert un plateau de tomates fraîches, de tomates vertes marinées, de brocolis frits.
« Il n'y a pas de viande, » s'excuse l'homme. « Ici, nous rêvons seulement de poulet. » Tout le monde dans la tente rit.
Ce sont des cueilleurs de tomates. Ce sont des Bedouins de Syrie.
The field of tomatoes awaits. And then another. And another.
Paul Salopek
Officiellement, il y 550 000 réfugiés de guerre syriens en Jordanie. Mais on sait qu'il y en a plus. Leur nombre réel peut être le double. Des dizaines de milliers de réfugiés languissent dans deux gigantesques camps de l'ONU. D'autres se retrouvent dans des bidonvilles où ils mendient aux carrefours pleins de nids-de-poule. Et beaucoup plus, comme les 104 personnes campent à l'extérieur d' Al Quweirah, louent leur force de travail dans les fermes du désert. Beaucoup de Jordaniens se plaignent avec amertume de ces hôtes. Le chômage est désastreusement élevé en Jordanie, où les pauvres du pays ne trouvent pas de travail. Ce petit pays a été submergé par l'arrivée au fil du temps de foules de réfugiés iraquiens, de Palestiniens sans abri de longue date, par des émigrés fuyant les conflits en Égypte. Les Syriens ne sont que les derniers voisins à arriver en exode. C'est une vague déferlante de gens déplacés par la guerre qui se répète depuis des millénaires, des conquêtes de Babylone, jusqu'aux nomades guidés par Moïse dans le désert.
Notre hôte, un petit homme sympathique et énergique, raconte cette histoire :
Bachar al-Assad, le lâche ophtalmologistequi dirige cet abattoir que l'on appelle la Syrie, a envoyé des chars contre son propre peuple à l’été 2011, à la suite des soulèvements populaires du printemps arabe. Des obus déchiraientles boulangeries, défonçaient les parcs et perçaient les immeubles. Les soldats tiraient à vue sur les moutons et les vaches. Les cultures de blé ont été incendiées. « On a brûlé nos papiers, nos chaussures pour survivre à l'hiver, » explique l'homme. « Il n'y avait pas de pain. Nous avons mangé de l'herbe pour calmer notre faim. » Et puis, un soir, lui et sa famille — il prit sa tente sous son bras — saisirent leur chance. Ils s'échappèrent en traversant les lignes de feu et passèrent en Jordanie. La neige dans les cols de montagne atteignait leurs genoux. Ils portèrent les enfants les plus petits.
Of the 104 Syrian refugees at the tomato pickers’ camp, 40 are children.
Paul Salopek
« La guerre, la guerre, la guerre. Adieu Syrie. » Il tape dans ses mains, se débarrassant d'une poussière imaginaire. « C'est fini ! »
Tous les cueilleurs de tomates venaient de la même province syrienne, de villages situés près de l'ancienne ville d'Hamāh. Pauvre, maudite Hamāh ! En 1982, le dictateur d'alors — le père d'Al-Bashar — a rasé la ville lors d'un précédent soulèvement. (On pense que la CIA aurait soutenu le renversement du premier président syrien élu en 1949, déclenchant une série inattenduede coups d’État qui ont conduit au régime d'Al-Bashar.) Hamāh est tombé aux mains de Tamerlan en 1400, aux mains des Croisés en 1108 et avant cela aux mains des armées musulmanes au septième siècle. Il y a près de 3 000 ans, un conquérant assyrien nommé Sargon II s'est emparé d'Hamāh et a écorché vif son roi.
Environ 120 000 personnes sont mortes dans l'actuelle guerre civile. Je demande à l'homme s'il a perdu des membres de sa famille. Il hoche la tête. Un frère. Un fils. Abattus par les troupes gouvernementales à Hamāh. La femme se lève et quitte la tente. Elle ne revient pas. Nous restons tous assis silencieusement un instant sous son bel ouvrage : de délicates broderies appelées sarma, qu’elle a épinglées à l'intérieur sur la toile de tente. Elle a transporté avec elle ces chutes de tissus dorés et blancs à travers la frontière jordanienne.
Dans la matinée glacée, Hamoudi et moi chargeons nos sacoches sur les mules. Pendant la nuit, les animaux se sont goinfrés de tomates trop mûres. Avec elles, les champs alentour sont de couleur criarde. Hamoudi, un homme, de la tribu des Bédouins, donne à la femme, qui a réapparu pour préparer le thé, la veste qu'il porte sur son dos. Il lui donne notre fromage.
« C'est du fromage, » lui assure-t-il alors qu' elle regarde, dans ses paumes calleuses, les parts enveloppées de papier d'aluminium. Elle soulève le fromage à hauteur de son front. « Dieu soit loué, » dit-elle.
Nous continuons à marcher.
« Solvatur ambulando, » proclamait Diogène : « la solution vient en marchant. » Mais croyez-vous vraiment que le chagrin peut être éliminé ? C'est comme ces fichus tomates. Sachant que leurs mains les ont cueillies pour $11 par jour, vous pensez qu'elles seraient immangeables, trop amères à avaler. Intoxiquées par la peine. Mais elles ne le sont pas. Ce sont de bonnes tomates. Elles ont bon goût.
