Paul Salopek marche sur les pas des premiers humains sortis d'Afrique à l'Age de Pierre. Sa randonnée de 34,000 kilomètres "Au-dehors de l'Eden" est enregistrée en dépêches.
Quel est l'outil le plus essentiel quand on marche 560 kilomètres dans les steppes vastes, arides, et qui semblent écrasées sous le ciel du Kazakhstan occidental?
Une pelle. Une pelle pour creuser. Creuser, c'est survivre.
Il faut enfoncer la pelle dand un sol dur et incrusté de sel. Il faut piocher et couper les racines rèches de l'herbe rare et sèche pour arriver:
à l'eau.
L'eau est l'élément le plus rare du Mangystau, une région sauvage, douloureusement spacieuse qui a longtemps été traversée par les caravanes de la Route de la Soie. Dans cet arrière-pays déséché de l'Asie Centrale - un paysage lunaire de falaises blanches, dunes de sable, terres craquelées par un soleil d'enfer, rochers parfaitement ronds comme des boules de billard gigantesques- l'eau est un trésor, rare, essentiel, et précieux. Mais ce n'est pas pour l'eau souterraine que l'on doit creuser. Non, l'eau souterraine de ces steppes arides est bien trop profonde. (et de plus très alcaline.) On doit, au contraire, creuser pour déposer son eau. Pour survivre, on entèrre une provision d'eau - avant le périple - le long du chemin poudreux.
Je suis en marche sur la planète.
C'est la troisième année de mon projet: 34,000 kilomètres à pied autour du monde suivant les pas fantômes des premiers hommes sortis de l'Afrique à l'Age de Pierre. Le Kazakhstan occidental est le deuxième endroit le long de ma route aléatoire et interminable où je suis forcé de cacher chacune de mes gorgées d'eau. (L'autre endroit qui m'a demandé tant d'effort laborieux a été le désert d'Hejaz en Arabie Séoudite.) Pendant de longues journées, en préparant mon itinéraire vers l'Est et la Chine, je m'occupe à cette activité bizarre.
GPS: the only way to remember where water is cached in western Kazakhstan.
Albina Astafyeva
Planter de l'eau dans cette solitude, c'est un peu comme une performance par le musicien conceptuel et avant-garde John Cage, ou une de théâtre Kabuki. C'est comme un acte de dévotion, ou bien un devoir de contrition.
Je pars en voiture dans le désert, la scène est plate comme une mer d'huile et vide de tout. Je gratte les touffes d'herbe rèche avec ma pelle, je creuse. Dans le trou je dépose une provision du précieux liquide. Je rebouche le trou. J'enregistre les coordonnées pour le GPS. Je fais et refais ceci de nombreuses fois - progressant le long de cette désolation lancinante, une mauvaise-terre qui s'étend de la même distance que de Phoenix à Los Angeles, ou de Paris à Avignon. Une esquisse de monde, sans arbres, sans routes, éternellement hantée par le vent, une hallucination arrêtée dans le temps.
Un jour normal progresse de cette manière:
Nous repartons du vallon où nous avons campé, mon ami, l'archéologue Andrey Astafyev et moi à travers champs dans son quatre-quatre. Il surveille les distances sur le GPS: 5... 10... 15... 20...25... 30 kilomètres, la moyenne par jour. Et il freine au milieu de l'immensité désertique.
" C'est à peu près là" dit-il en Russe.
Nous nous déversons de la voiture. Les pelles sont dans le coffre. Nous creusons et déposons nos bouteilles tendrement comme des corps de nourrissons dans des tombes mal creusées.
Nous avons une traductrice, Albina, la fille d'Astafyev, une princesse Caspienne. Une autre voiture nous suit et nous dépasse: Ce sont nos guides les chasseurs Karim Junelbekov et Yerkin Shiganbayev. ( c'est plus prudent de voyager à deux au cas où un s'enlise dans le sable, l'autre peut l'en extirper.) Deux autres hommes du coin nous accompagnent: Nurlan Amangeldiev, qui a habité à Houston, au Texas et y livrait des tacos à bicyclette, et Daulet Begendikov, un ancien juge Kazakh qui sera mon compagnon de marche. En plein cœur du désert, nous tombons sur une porte de cabinet qui se tient toute seule, absurde de sens et d'utilité - comme un portail sur un autre monde. Sa peinture blue s'écaillant dans le vent. Nous y frappons.
Albina Astafyeva and the blue door to infinite spaces.
Paul Salopek
Il y a mille ans, aucun de nos efforts auraient été necessaires.
Du Paléolithique jusqu'à l'apogée de l'Union Soviétique dans la décennie de 1920, les steppes du Kazakhstan Occidental étaient traversées de part en part à pied, à cheval, et en chameau. Chasseurs, bergers, nomades, soldats, Mystiques Sufis, marchands, tous navigaient les pistes de ses prairies interrompues à intervaux réguliers par des caravansérails moyenâgeux, des mosquées du 18ème siècle, des nécropoles de l'Age de Fer, et des forteresses de l'Age de Bronze. Le terminus de chaque journée de marche était marqué par des puits creusés à la main, cailloutés et équipés d'abreuvoir taillés dans la pierre. Ce réseau antique était déjà en ruine avant la collectivité désastreuse imposée par Staline. On perdit son souvenir avec l'apparition de l'automobile et des routes en dur. Nous rencontrons ces reliques spectrales en errant dans les landes du Mangystau. Les vieux puits sont comblés de sable. Notre petite bande de nomades modernes est obligée de les remplacer par de l'eau en bouteille et la pelle d'Astafyev.
Astafyev est un scientifique tassé, sympathique, ironique et plein d'entrain. Il a ressuscité pour moi cette ancienne civilisation d'Asie Centrale en me faisant passer d'une ruine à l'autre. Avec l'horizon pour seul point de repère, nous faisons la course l'un contre l'autre autour du camp, courant à travers les plats salins. Le chasseur Yerkin Shiganbayev encourage sans cesse, "encore un petit coup, Paul!" en procurant une flasque de vodka faite maison. (Shiganbayev forgera le piquet de fer pour mon cheval dans son atelier.) Karim Junelbekov, the second chasseur Kazakh me conseille de prêter attention à certains oiseaux à gorge noire au lever du jour. Ces oiseaux peuvent me guider vers des sources rares et des points d'eau cachés.
Yerkin Shiganbayev pitches in: making vodka in the bathtub. Aktau.
Paul Salopek
Nous enterrons l'eau, et nous repartons.
De retour à mon appartement minuscule qui date du temps de Brezhnev, à Aktaou ce port isolé de la Mer Caspienne qui est le point de départ de ma randonnée à travers l'Asie, je m'assoupis à ma table de travail. Fourbu, brulé par le soleil et le vent, poussièreux et désorienté.
Je regarde mes mains ouvertes. La pelle m'a donné une cloque.
C'est fou - de cacher toute cette eau dans le sauvage Mangystau. C'est grâce à des étrangers qui sont devenus des amis que je persévère. Bientot je vais commencer mon chemin. Mais je ne marcherai pas vers des bouteilles en plastique cachées dans un désert colossal. Non, je marcherai vers la meilleure partie de moi même: ces gens-là.
